Suivez-nous                                                                                                   Contactez-nous  +22625312289
Cinéma : Le film Thom du réalisateur burkinabè Tasséré Tahirou Ouédraogo a été sacré meilleur film de fiction long métrage à Toukountchi festival de cinéma du Niger./Burkina: Mariam Diallo/Zoromé, ex-gouverneur du Centre Nord, a été inhumée ce dimanche 10 décembre au cimetière municipal de Bobo-Dioulasso./Emmanuel Macron : « La France n'investira plus uniquement pour faire des opérations de gouvernement à gouvernement qui n'auraient aucune retombée sur la population locale ».
Flash info :

Sécurité préventive en Haute-Volta coloniale

06/02/2017
19:09

Dans cette tribune, le docteur en histoire religieuse contemporaine, Koudbi Kaboré, fait une analyse de la situation sécuritaire nationale et fait des propositions d’amélioration.

En étendant sa menace sur l’école, le terrorisme et/ou le djihadisme dans le Sahel burkinabè a atteint un niveau assez inquiétant, et commande une analyse de la sécurité préventive. J’aimerais la faire par la porte d’entrée de la religion. D’emblée, je soutiens que les attaques « terroristes » persistent en raison d’une faiblesse de la « politique » de sécurité préventive face aux influences religieuses extérieures. Dans un contexte national et sous régional marqué par des menaces terroristes et des affirmations identitaires, et où les autorités politiques et les organisations sécuritaires débattent de l’entente des religions et de l’implication des populations dans la sécurité comme des stratégies de sécurité préventive, il me semble que la meilleure manière de faire cette analyse sans tomber dans le « tout » sécuritaire et contre-terroriste très souvent réducteur, est de reculer dans le temps. Je ne juge pas. Je suis animé par le seul désir de comprendre et de faire comprendre. Ce que j’ai donc compris dans cette analyse, c’est que la conduite de toute politique, surtout sécuritaire, demande courage et responsabilité. 
J’entends par sécurité préventive en religion, la surveillance et le contrôle exercés sur les autorités et prédicateurs religieux, puis sur la circulation des idées religieuses. Les influences religieuses extérieures sont les idées religieuses nouvelles qui pénètrent dans un territoire, et qui bousculent ou ont tendance à bousculer les religions établies ou officielles (du point de vue de la reconnaissance par l’Etat). Cette clarification faite, voyons quelle a été la « politique » de sécurité préventive en religion de l’administration coloniale.
Considérée du point de vue de sa sécurité, l’administration française a accordé une grande attention à la question religieuse. Les activités missionnaires musulmanes et chrétiennes  ont été à des degrés variables, soumises à une étroite surveillance, dont le but était d’identifier les propagateurs d’« idées subversives » et d’anticiper sur les séditions. Suivant la règle générale qui était que l’intervention de l’autorité devait consister à prévenir et non à sévir, gouverneurs de colonies et commandants de cercles, au plus près des réalités de leurs circonscriptions, entreprenaient ou ordonnaient des enquêtes pour identifier ou évaluer les influences religieuses. Ils s’inspiraient largement du plan d’orientation que leur a soumis le Gouverneur général, et qui de manière simplifiée, comportait les indications suivantes : 
a) l’importance numérique et  politique des courants religieux,
b) les tendances des chefs et notables qui animent ces courants religieux, 
c) leur attitudes vis-à-vis de l’autorité française, 
d) leurs rapports avec d’autres personnages religieux influents en territoires étrangers, 
e) le comportement des pèlerins de retour de la Mecque, 
f) la conduite et les activités des missionnaires catholiques, etc. 
En milieu musulman, la surveillance fut portée surtout sur le hamallisme, le « wahhabisme », les prédicateurs en relation ou en provenance des pays comme le Nigéria et le Mali, et les pèlerins de la Mecque. On surveille les mouvements des marabouts, on établit des statistiques sur leur nombre ainsi que sur celui de leurs adeptes, on élabore des bulletins de notes concernant les leaders. Un regard sur cette politique dans la partie nord permet de se faire une idée de la rigueur avec laquelle elle a été appliquée non seulement en Haute-Volta, mais aussi au Niger et au Mali. 
Par rapport au prosélytisme hamalliste dans le Nord de la Haute-Volta (Yatenga, Soum, Séno, Oudalan et Yagha), les administrateurs arrivaient, à travers des tournées et des échanges périodiques dans les différentes localités, à identifier et à contrôler les mouvements des prédicateurs et marabouts qui parcouraient la région en provenance du Mali, du Niger et du Nigéria sous le couvert du commerce. L’inspection de mosquées et de domiciles, suivie souvent d’interpellations, d’expulsions ou encore de déportations de personnalités, n’ont pas permis au mouvement de développer véritablement son action. Pour discréditer le mouvement, le pouvoir colonial avait trouvé une stratégie assez subtile : combattre l’islam par l’islam. Ainsi, recourait-il à l’intervention d’autorités musulmanes reconnues et influentes, pour mettre à l’index le hamallisme et éclairer ceux qui l’ont embrassé par ignorance. De même, la peur du wahhabisme saoudien avait conduit à une surveillance accrue des pèlerins de retour du Hadj. Mis à l’index par le pouvoir colonial et certains leaders musulmans qui voyaient plutôt leur prestige menacé par les nouveaux courants qui cherchaient à se faire une place dans le paysage islamique, les partisans du hamallisme furent contraints à la collaboration ; tandis que le réseau de propagateurs de la doctrine wahhabite ne reçurent pas d’accueil dans l’islam voltaïque à l’époque.
Dans la mesure où l’évangélisation provoquait l’insubordination des fidèles à l’égard du commandement et leur désaffection vis-à-vis de l’autorité française, la même surveillance fut appliquée aux activités des missionnaires chrétiens. Des rapports comme celui de Labouret ne manquaient  pas, qui poussaient  l’autorité coloniale à réduire l’influence des missionnaires dans les colonies :  Je suis tombé en Haute-Volta sur une manifestation missionnaire dont l’écho vous est parvenu, mais dont l’origine et le but pourrait vous échapper, car il y a des dessous internationaux […] Le changement d’attitude que l’on remarque depuis quelques temps chez certains missionnaires d’Afrique semble avoir son origine dans la circulation de deux documents récents : 
1) le Travail forcé, publié par 
le B I T ; 
2) le questionnaire rédigé à Genève par « l’Œuvre du sauvetage de l’enfance. La brochure, éditée par le premier de ces organismes résume l’enquête, amorcée depuis plusieurs années dans les milieux internationaux pour faire appliquer de manière effective l’article 23 du Pacte relatif au traitement équitable des indigènes, et mettre en œuvre les principes adoptés par les puissances signataires dans la partie III au traité de Paix, à propos des modalités et du contrôle du travail. Ce petit livre a été accueilli avec ferveur marquée par certains membres des missions françaises, qui ont aperçu dans la manifestation du B.I.T une occasion d’intervenir, de signaler des abus et d’acquérir de l’importance aux yeux des indigènes, tout en inspirant des craintes à l’Administration ». En 1933, en réaction à de tels rapports, interdiction est faite aux Eglises chrétiennes d’entreprendre toute activité susceptible d’entraîner des réactions individuelles ou collectives, et d’intervenir directement auprès des chefs indigènes en faveur de leurs prosélytes. Ces instructions générales de surveillance et de restriction de l’action missionnaire ont été appliquées de façon variable dans les colonies. A Dori par exemple, l’administration coloniale a su exploiter ces instructions et est parvenue à opposer les missionnaires aux autorités traditionnelles et religieuses. 
Tout comme elle n’hésitait pas à faire appel à des relais musulmans pour combattre ce qu’elle qualifiait d’islamisme, l’administration savait que par ses catéchistes et ses catéchumènes, l’Eglise catholique pouvait lui être d’un grand soutien dans le renseignement. C’est ainsi que des administrateurs recouraient à des prêtres pour les renseigner. Ici comme dans l’islam, pouvoir colonial et missionnaires catholiques se rendaient des services mutuels au-delà des intérêts souvent contradictoires. Les archives révèlent comment l’influence de Mgr Thévenoud (alors vicaire apostolique de Ouagadougou – 1921 à 1949) auprès de la métropole et du gouvernement général de l’AOF, lui permettait de faire et de défaire des administrateurs coloniaux jugés anticléricaux.
Si nous avons pris ces exemples, c’est moins pour cautionner cette politique de sécurité de l’administration coloniale, dont on connaît combien ont été les dérives en matière de liberté religieuse et de droits humains tout court, mais pour montrer que toute politique étant fonction des enjeux du moment, la question religieuse a pu apparaître comme une donnée importante du point de vue de sa sécurité. Cette politique reposait sur la surveillance et la responsabilité de l’administration, deux constantes pour toute politique de sécurité.
En règle générale, le sentiment d’être surveillé est pour tout individu ou groupes d’individus la plus efficace sauvegarde contre les mauvaises tentations. La surveillance exercée sur les autorités religieuses et les prédicateurs religieux visait à soustraire la population aux enseignements et prêches « dangereux » pour l’ordre colonial. Si l’autorité coloniale a souvent eu recours à des autorités religieuses pour gérer certaines questions, ce n’est pas pour s’effacer et déléguer son pouvoir à « ses voix institutionnelles ». 
Elle a compris par l’expérience qu’en religion, il n’y a pas de voix unique à la légitimité incontestée, et que ceux qui collaborent ne sont pas forcément les plus dociles (il n’y a de pire homme que celui qui collabore par la bouche). C’est pourquoi, sa surveillance s’appliquait aussi bien à ceux qui collaboraient qu’à ceux qui refusaient la collaboration. C’était une surveillance totale et inclusive, pour reprendre un terme qui est aujourd’hui à la mode. Même si elle ménageait la susceptibilité de certains groupes, elle ne tombait pas dans la « peur du religieux » pour par exemple dire devant certaines situations religieusement répréhensibles, que comme c’est la religion, il faut faire attention. Chaque administrateur était mis devant ses responsabilités. C’est pourquoi, l’activisme de certains d’entre eux dépassait le zèle du néophyte. Mais quoi qu’on puisse dire aujourd’hui de leur action sur le terrain, elle a empêché que des prédicateurs radicaux parcourent les régions de la Haute-Volta pour faire des adeptes. Elle a aussi contribué à contenir les discours de diabolisation des autres, qu’entretenaient nombres de prédicateurs catholiques, protestants et musulmans, dans un contexte de concurrence religieuse.
La religion imprègne profondément nos vies. C’est elle qui commande nos pensées et nos actes. Mais quand on est amené à se demander si les formes de religions radicales ne ramènent pas en surface le problème de la sécurité en religion comme au temps colonial, des mesures et des comportements inspirés de la colonisation ne sont pas dépassés.

Koudbi KABORE,
Docteur en histoire 
religieuse contemporaine
koudbikabore@yahoo.fr


Références
Archives du cercle de Dori, 1899-1958, archives non classées
Archives nationales du Burkina :
 - Sous-série 10G 12/107 (correspondances au sujet des marabouts, fiches biographiques des marabouts influents, pèlerin de la Mecque) ;
- Sous-série 10G 18/107 (cercle de Ouagadougou. Documentation relative à la politique religieuse).
Audouin, Jean et Raymond, Deniel, 1978, L’Islam en Haute-Volta à l’époque coloniale, Paris, L’Harmattan.
Dao, Maïmouna, 1991, Le wahhabisme à Ouagadougou de 1964 à 1988, mémoire de Maîtrise d’histoire, Université de Ouagadougou.
Diallo, Bourahima, 1989, L’islamisation du Jelgooji et la confrérie hamalliste de Hamdallaahi ou la vie et l’œuvre du cheikh Abdoulaye Fodé Doukouré, mémoire de Maîtrise d’histoire, Université de Ouagadougou.
International Crisis Group, Burkina Faso : préserver l’équilibre religieux, Rapport Afrique n°24,  septembre 2016.
Kouanda, Assimi, 1997, « Marabouts et missionnaires catholiques au Burkina à l’époque coloniale (1900-1947) » in David Robinson et Jean-Louis Triaud (éds), Le temps des marabouts. Itinéraires et stratégies islamiques en Afrique occidentale française. 1880-1960, Paris, Karthala.
Somé, Magloire, 2007, « La politique religieuse de la France à l’égard des missions étrangères en AOF, 1900-1945 », in Cahiers du Cerleshs, n°26, pp. 442-477.



70
Partager sur Facebook

> Recherche





>SOURIRE DU JOUR




>IMAGE DE LA CITE






> Edito

03/12/2017 19:50
26/11/2017 22:30
 

 



> Inscrivez-vous à la Newsletter

Newsletter

> Conseil des ministres


Voir tous les comptes rendus