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Utilisation des téléphones par des analphabètes

27/12/2017
19:41

Apparu au Burkina Faso en 1995, le téléphone portable était un luxe et seuls quelques privilégiés pouvaient se procurer ce nouvel outil de communication. La  Nokia ‘’1 100’’. C’est cette marque qui permettait à tout individu qui ne sait, ni lire ni écrire, d’afficher un symbole comparativement au nom qu’il attribue et ‘’d’appeler’’, sans être assistée d’une tierce personne. De nos jours, avec l’ère des tactiles, cet appareil a disparu sur le marché. Néanmoins, quelques utilisateurs analphabètes que nous avons rencontrés, dévoilent leur secret magique de mémorisation des images comme repère de numéros. Reportage !

Hadja Mariam Rabo est ménagère à ‘’Gandé’’, une localité située dans la commune rurale de Bokin, la région du Nord. Nous l’avons trouvée en cette matinée d’octobre, le visage crispé. Elle rentrait et ressortait de sa cour comme si elle attendait un visiteur de marque. Lorsqu’elle nous a vus venir vers elle, elle nous glisse un petit sourire et se dit intérieurement que son problème est d’office résolu. Après un bonjour entrecoupé, Mme Rabo nous tend son portable. « Mon appareil sonnait, mais je n’ai pas pu décrocher la personne. Vérifiez voir qui est-ce ?», s’inquiète-t-elle. Celui qui vient de la manquer est son fils aîné résidant à Bobo-Dioulasso. Elle nous demande de le rappeler. Lorsqu’elle finit de communiquer, elle était toute gaie. Sans lui poser de questions, nous avons  compris le motif de son ‘’défilé’’ d’à-peine une dizaine de minutes. Elle attendait avec fébrilité, l’arrivée d’un écolier. Malheureusement, il n’était pas l’heure de la descente. Il n’était que 10h55 mn. « Avec mon premier portable, je n’avais pas besoin d’être assistée. Je le maîtrisais parce qu’il avait des images et chaque nom avait un dessin. Maintenant, il faut que je fasse recours tous les jours à quelqu’un qui sait lire, lorsque je veux appeler», regrette- t-elle. En effet, il y a de cela deux ans, que l’ancien portable de dame Hadja ne fonctionne plus, après trois fois de réparations successives. Ne voulant pas se détacher de ce ‘’bijou’’, elle l’a gardé soigneusement dans sa chambre. Hadja Rabo fait savoir que c’est sa belle-fille qui lui avait acheté le portable en 2009, dont elle ignore le prix. « J’ai été la première parmi toutes mes coépouses du village à avoir un portable à cette époque », s’enthousiasme-t-elle. C’est son petit fils, Ibrahim Rabo, élève de la classe de 4e, devenu gérant d’un kiosque qui enregistrait les numéros. Quant aux images, c’est sa grand-mère qui les choisissait. Au nombre de celles-ci, il y avait une étoile, un papillon, une voiture, un cœur, une fleur, un képi, une tête et parfois deux. « Des images peuvent avoir légèrement une petite ressemblance, mais  grand-mère s’en sortait toujours et ne se trompait jamais d’image attribuée à un nom, lorsqu’elle voulait appeler », témoigne le petit Rabo. Le fils aîné de Mme Rabo avait comme image, une voiture parce que dit-elle, il en possède une. Pour son petit fils ‘’amoureux’’ du football, elle lui avait donné l’image de ballon. « Celle qui m’a offert le portable, avait une étoile parce que grâce à elle, j’étais enviée de mes coépouses, le fait que j’avais un outil de communication avec lequel je pouvais appeler même en dehors du pays », commente-t-elle. Aujourd’hui, Hadja Mariam a deux portables. Une, de marque ‘’Samsung’’ et l’autre, ‘’Lg’’. Mais elle ne préfère aucun des deux, du fait qu’elle ne sait pas à les manipuler. « J’ai demandé le même appareil de marque ‘’1 100’’, à la donatrice et elle m’a fait savoir qu’il n’en existe plus sur le marché. Si ces outils de communication peuvent réapparaître, cela allait vraiment nous soulager», plaide-t-elle. Si le portable ‘’1 100’’ de Hadja Mariam Rabo n’est plus fonctionnel, celui de Binta Sawadogo, habitante du quartier Watinoma au secteur n° 39 de Ouagadougou, sonnait dans sa chambre, pendant qu’elle faisait la vaisselle devant sa porte. Quand elle a vu l’appel manqué, elle a immédiatement reconnu la personne  à travers l’image ‘’képi’’. C’était son fils ! C’est ce dernier, affirme-t-elle, qui lui a offert le portable, il y a de cela six ans. « Mon fils est devenu chef d’un village et comme il porte maintenant un bonnet,  je lui ai attribué cette image », mentionne-t-elle. L’image ‘’cœur’’ a été attribuée à sa nièce mariée en juin 2017. 

Un effort  psychologique pour s’adapter au contexte réel

Le sexagénaire Moussa Kaboré, un autre utilisateur de Nokia ‘’1 100’’ a attribué la fleur à un de ses cousins qui est fleuriste, l’image à deux têtes humaines, à sa fille qui a accouché des jumeaux. Chaque image donnée est interprétée différemment. Mais peu importe, car ces analphabètes visent le même objectif : «Pouvoir mémoriser l’image et appeler sans faire recours à quelqu’un d’autre». 
Le psychologue Boukari Pamtaba précise que de nos jours, la communication se fait à travers le portable et l’analphabète qui ne sait ni lire, ni écrire comme il le définit, affiche une image au nom qu’il attribue, parce qu’il n’a pas la capacité de pouvoir lire les numéros. « L’analphabète développe une forme de repère visuel. Il essaie de trouver d’autres stratégies pour ne pas être en déphasage avec le monde réel, en fournissant une énergie supplémentaire par rapport à l’intellectuel qui n’en a pas besoin », explique- t-il. La ménagère Binta Sawadogo raconte que son portable est tombé une fois dans l’eau et ne s’allumait plus. C’est grâce à sa fille, se rappelle-t-elle, après plusieurs tentatives de réparation, qu’elle a pu le récupérer. « Avant que je ne le récupère, mon mari m’a offert un autre portable que j’ai refusé, parce que je ne le maîtrisais pas. Mais depuis que mon appareil à images est redevenu fonctionnel, je prends soin de ce petit outil comme un ‘’œuf’’, de peur qu’il ne me lâche une deuxième fois », se réjouie-t-elle. Et de confier que même si l’on venait à lui proposer 100 mille F CFA, en échange de son portable, elle  refuserait. Parce qu’à l’entendre, son outil lui est devenu très familier et elle ne supportera pas cette séparation. Pour le psychologue Pamtaba, cette familiarité s’explique par le fait, qu’il y a eu une création de conditionnement psychologique. Le portable de Mme Sawadogo détaille t-il, est devenu une partie intégrante de sa personnalité. C’est une forme de symbolisation qui se fait de manière différente que ceux qui savent lire. Il précise que le monde évolue avec des intellectuels, sans tenir compte des analphabètes. « Cette évolution a interpellé ces derniers, de sorte qu’ils se posent la question de savoir pourquoi ils ne sont pas allés à l’école. Ils s’approprient leurs matériels téléphoniques, à telle enseigne que lorsqu’on leur propose d’autres qui ne sont pas les mêmes, ils perdent de repère », clarifie le psychologue. Il mentionne cependant que la définition de ‘’l’analphabète’’, peut avoir plusieurs sens dans l’environnement auquel il se trouve. ‘’Une personne qui va dans un milieu et qui doit d’abord connaître l’environnement avant de s’approprier le contexte socioculturel n’est-elle pas analphabète ’’? ‘’Le lettré dans un autre environnement n’est-il pas un illettré’’ ?  Autant de questions complexes, que se pose M. Pamtaba. Il tente néanmoins de donner quelques réponses. « Nous définissons généralement l’analphabète par rapport à l’illettré, au contexte global de la vie mondiale. Mais chaque personne dans son environnement est née dans un environnement réel. En réalité, si nous allons prendre chaque citoyen dans son environnement réel, il n’y a pas d’analphabète, du moment qu’il arrive à s’adapter à son milieu », étaye-t-il. Pour lui, l’image crée un code visuel et il estime que le portable n’est pas encore adapté au contexte du Burkina Faso, étant donné que la majorité de la population n’est pas alphabétisée. C’est la raison pour laquelle, l’analphabète développe d’autres compétences en affichant, selon lui, une image comparativement au nom qu’il attribue. Le vendeur de portables, Saïdou Sawadogo révèle que ces appareils à images ont connu un succès dans la commercialisation à l’époque et la majeure partie des clients qui les achetaient, les offraient généralement à leurs proches qui ne savent ni lire, ni écrire. 

Un engouement autour de la ‘’1 100’’

En dehors des analphabètes, certaines personnes se l’appropriaient parce qu’à leur avis, il était résistant et avait un accès facile. « La marque ‘’1 100’’ était vraiment la meilleure par rapport aux portables que nous trouvons présentement sur le marché », soutient le fonctionnaire Alain Sanou qui possédait un portable de même marque en 2012, mais l’a malheureusement perdu en circulation. Le mécanicien Zackaria Ouédraogo, affirme qu’il a tenu cet outil semblable pendant cinq sans soucis, jusqu’au jour où il l’a perdu lors d’un mariage. Le vendeur Sawadogo avoue qu’il pouvait écouler quotidiennement au moins une vingtaine de ces portables. Il fait savoir que les grossistes, eux aussi, pouvaient commander 2 000 à 3 000 pièces et dès que la marchandise était à ‘’ leurs  portes’’, les revendeurs se bousculaient. Des commerçants rencontrés dans la ville de Ouagadougou disent regretter la rareté ou du moins la disparition de ces portables, parce qu’ils ont vu leurs chiffres d’affaires diminuer. Un autre vendeur de portable en gros et au détail, Salif Ouédraogo explique que les clients ne comprennent pas pourquoi les ‘’maisons mères’’ qui fabriquent ces outils de communication, suivent l’évolution des Technologies de l’information et de la communication (TIC). « En tant que vendeurs, nous ne voulons pas, à chaque année, importer les mêmes produits. Nous voulons être aussi en phase avec les technologies. Lorsqu’un portable disparaît sur le marché, quelle que soit la quantité demandée par les clients, il est impossible pour le grossiste de lancer la commande, car le coût lui reviendrait plus cher », soutient- il. Au 21e siècle, c’est la course à l’appropriation des TIC, qui est devenue une des questions centrales du développement de tous les pays . Une multitude de portables existe sur le marché, malheureusement, ils ne sont plus un luxe pour les usagers. Ce sont généralement des tactiles, avec plusieurs nouvelles fonctionnalités. « Ces portables ne sont pas maîtrisés par certaines personnes. Elles les achètent, rien que pour suivre la mode alors qu’ ils ne sont pas durables», lance le vendeur Sawadogo. Et le mécanicien Zackaria Ouédraogo de renchérir en ces termes: « Vous savez, le Blanc est très malin. Il ne met pas à la disposition des utilisateurs, des outils qui puissent tenir pendant des années, car il ne tire aucun profit ». Saoudata Traoré, commerçante de fruits et légumes possède trois portables parmi lesquels, un tactile qu’elle a acheté récemment. « J’ai pris le tactile parce que mes copines ont sous-estimé mes portables, qu’ils ne sont plus à la mode», souligne-t-elle. 


Afsétou SAWADOGO



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