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Enfants en rue : rêver de l’eldorado à la belle étoile

01/03/2018
21:17

Dans la journée, des adolescents errent dans la ville de Ouagadougou pour revendre lotus, cigarettes, chewing-gum, s’adonnent au cirage des chaussures ou à la mendicité. La nuit tombée, ils trouvent gite dans des parkings, sous des hangars, halls et autres terrasses de commerces, stations, administrations. Et ce, à la merci des moustiques et d’autres prédateurs...


Le soleil a fini sa course, ce jeudi 16 novembre 2017. Aux alentours du grand marché de la capitale burkinabè, règne un silence de cimetière, déchiré par moments, par les klaxons des taxis et des motocyclistes. Seuls quelques vigiles, malgré la lumière des lampadaires et des ampoules, font la ronde avec des lampes- torches en main. A l’intérieur, les commerçants ont fermé leurs boutiques. De nouveaux types de «commerçants» y ont pris place. Eux, préfèrent occuper les parkings, hangars et terrasses. Pas pour vendre des articles, mais plutôt pour dormir. En ce début de soirée (19h15, ndlr),  une trentaine d’enfants échangent, principalement en langue «bissa» et dans un français approximatif, avec à la clé, quelques éclats de rires. Aziz Sawadogo, 16 ans, Razack Compaoré, 18 ans, Fatao Compaoré, 19 ans, Souleymane Zoma, 17 ans…ont trouvé gîte, le long du parking des Editions Sidwaya, jusqu’à la terrasse de la boutique de Watam Kaizer. Sur près de 200 mètres, ils ont attaché une quinzaine de moustiquaires aux grilles et aux poteaux. Sous ces «lambeaux» de tissus, des nattes et des cartons griffonnés, des morceaux de pagnes raccommodés servent de lits à Aziz et ses camarades. A deux ou trois, ils occupent les «paillasses». Dans les «chambres», sont également disposés des paquets de lotus, chewing-gum, bonbons, un lot de matériels de cirage et des sacs d’écoliers, bourrés de vêtements, ainsi que des sacoches, contenant «un peu d’argent», selon les dires de Razack Compaoré. Ce qui donne une petite idée de l’activité des locataires de ce lieu. Pour accéder à la «niche», il  faut enjamber un caniveau et escalader les grilles délimitant les parkings. Tout au long du canal, des tables, des étals et des bancs des commerçants sont entreposés. Pêle-mêle, des déchets plastiques dont des sachets d’eau, des feuilles jonchent les lieux. Entre le parking du «Journal de tous les Burkinabè» et la société commerciale Watam Kaizer, un haillon de tissus blancs, fortement ravaudé et lié à plusieurs piquets, en forme de cercle, est utilisé comme douche. «C’est là aussi qu’on défèque», informe Aziz Sawadogo, celui qui s’est fait passer pour «le vigile» de Sidwaya un instant, avant de se raviser.


Cirer pour s’occuper des siens

 


Une odeur nauséabonde, à couper l’appétit, empeste les lieux. Mais Souleymane Zoma n’en a cure. Il mange avec appétit son plat de riz- sauce arachide. Dans les eaux de douche qui stagnent, les moustiques pullulent.

Habiter dans un parking ? Le jeune Sawadogo «ne l’aurait jamais imaginé». Né à Garango, dans le Centre-Est du pays, il suit un cursus scolaire normal jusqu’au CM2. En 2015, son aîné, alors pilier de la famille, rejoint l’Italie à la suite de son géniteur, parti 8 ans plutôt. Aziz doit s’occuper de ses deux frères cadets et de sa mère. Alors, il enchaîne les petits boulots pour joindre les deux bouts : mécanicien, apprenti-chauffeur, vendeur d’eau et de jus, les jours de marché des villages environnants de Garango. De retour au village, des amis lui conseillent de rejoindre la capitale burkinabè. Ce qu’il fit au début du mois de septembre 2017, après les travaux champêtres, avec la bénédiction de sa mère. «Quand je l’ai dit à ma maman, elle n’y a pas trouvé d’inconvénients», soutient-il. Aujourd’hui, il arpente les rues de Ouagadougou, rallie Tanghin à Pissy, Karpala à Wayalghin, en passant par la Patte d’Oie via Cissin et fréquente les maquis, kiosques et autres lieux publics à la recherche de la clientèle. Il s’est spécialisé dans le cirage de chaussures. «Je peux gagner 2 000 à 3 000 F CFA par jour. Les week-ends, cette somme peut atteindre 5000 F CFA», dit Aziz Sawadogo. Son gain journalier est précautionneusement réparti comme suit : «Je mange 500 F CFA par jour, je mets des unités 250 F CFA et je garde le reste. Chaque semaine ou chaque 10 jours, je grouille envoyer 5 000 F CFA à ma maman», explique le cireur, avec un brin de fierté. Mais, chaque soir, à partir de 18h30, depuis son arrivée dans la capitale, Aziz a rendez-vous avec le parking de Sidwaya . Il s’approvisionne en nourriture avant de rejoindre ce domicile de fortune. «Arrivé, je me douche avant de manger et je lave les habits que je dois porter le lendemain», confie-t-il. S’ensuivent des séances d’échanges entre «frères», pour s’enquérir des nouvelles des uns et des autres, ajoute Aziz. Enfin, chacun rejoint sa couchette aux environs de 21h30. Moussa, 26 ans, est le chef du groupe de Razack, logé dans le parking de Sidwaya. Son «quartier général» se trouve à Karpaala, loin de ses «bons petits». Chaque soir, il leur livre de l’eau par charrette (pour la douche et la lessive) et échange avec eux, afin de recueillir leurs préoccupations et y apporter des réponses.


Rêver de l’Italie depuis une terrasse

 


La journée de Razack Compaoré, 18 ans, logé sur la terrasse d’une des boutiques de la société Watam Kaizer, commence à 4 heures du matin. «Je me réveille tôt pour aller cirer les chaussures dans les kiosques avant que les gens partent au travail», affirme-t-il. Ensuite, débute un marathon dans la ville de Ouagadougou. Arrivé dans la capitale, il y a seulement 5 mois, Razack déclare maîtriser la ville plus que le bourgmestre en personne. Il a le même gain journalier que Aziz. Dans son Béguédo natal, aller à l’aventure est un effet de mode. «Chez nous, je ne connais pas une famille qui n’a pas quelqu’un en Italie. Mes deux grands frères ont aussi travaillé à Ouagadougou avant d’y aller», explique le jeune de 18 ans. Ses frères aînés ont en effet, rejoint le «Vieux continent». Il compte bien suivre leurs pas, un jour. Pour lui, la voie qui mène à Rôme (capitale de l’Italie) passe par Ouagadougou. Toutefois, il admet que les conditions de son séjour dans la capitale burkinabè sont des plus exécrables. Dormir à la belle étoile, sur une paillasse, à la merci des moustiques, et s’exposer aux maladies. Il témoigne que le groupe a, à plusieurs reprises, été victime d’agressions. Une fois, se souvient-il, trois jeunes l’ont accosté à l’entrée de Rood-Woko et lui ont soustrait près de 15 000 F CFA, sa recette hebdomadaire. «D’autres sont venus pour nous voler, mais quand ils ont voulu pénétrer sous la moustiquaire, on a crié et tout le monde s’est réveillé. Ils ont fui», se rappelle Razack.


Alcool, cigarette, drogue…

 


Les enfants en situation de rue vivent, le plus souvent, en groupe, en fonction de leur affinité, de leur  provenance ou de l’occupation journalière. La seule ville de Ouagadougou regorge plus d’une vingtaine de sites d’hébergement de ces groupes d’enfants, les uns plus violents que les autres, selon les agents du SAMU Social Burkina Faso (SSBF). L’un des plus craints est logé sous des hangars, en face du maquis «Matata VIP», du quartier Dapoya. Une douzaine d’enfants composent la cohorte. Sous le hall, trois à cinq enfants, couchés à même la terrasse, se couvrent de vieilles étoffes de coton. Ici, la cigarette, la dissolution, le tramadol, l’alcool… ont fini par rendre certains inaudibles. Madi se tord de maux de ventre, ce jeudi 30 novembre 2017 aux alentours de 22 heures. «J’ai très faim. Depuis midi, je n’ai pas mangé alors que j’ai trop fumé, j’ai pris des produits», articule, laborieusement, le jeune homme, la vingtaine bien sonnée. Impossible d’échanger sur les raisons de leur présence en ce lieu. Pendant plus d’une dizaine de minutes, Boukaré surveille de loin, nos échanges avec les adolescents. Il jette de temps en temps des coups d’œil et donne des ordres de la tête. Certainement le «caïd», le chef du groupe. Lorsque nous nous dirigeons vers lui, il disparaît dans la pénombre.


2 329 enfants dans les rues de Ouaga en 2016

 


Le phénomène des enfants en situation de rue va crescendo au fil des années. En 1990, 81 enfants vivaient dans les rues de  Ouagadougou et ils étaient 525 en 2002, selon les services de la protection de l’enfance de la direction provinciale en charge de la famille du Kadiogo. En 2010, ils ont dénombré 1 396 gamins SDF dans la capitale burkinabè. 5 721 adolescents ont été recensés en 2011 par le SSBF, dans les rues des grandes villes du Burkina. Ce chiffre a doublé en 5 ans. Selon une enquête menée en 2016, le SAMU Social en a dénombré plus de 10 400 dont 2 329 à Ouagadougou. Ils sont pour la plupart Burkinabè, provenant des quartiers périphériques de la capitale et de l’intérieur du pays. Ils ont entre 8 et 20 ans, sous influence d’ «aînés», de la trentaine et plus. Cette tranche d’âge est estimative, d’autant plus que les services compétents ne disposent d’aucun document d’état civil. «Dans la rue, ils se débrouillent et essayent de survivre, car ils sont abandonnés à eux-mêmes», renseigne le directeur du SSBF, Ibrahima Wérem. La rue réduit également leur possibilité d’accès aux services sociaux de base comme l’école, les centres de santé. Ils vivent dans des conditions «extrêmement difficiles» et teintées de violences, déplore M. Wérem. La violence semble être en amont et en aval de la vie des adolescents en rue. Plus de 70% des enfants catalogués en 2016 ont été obligés de fuir le domicile familial à cause des agressions. «Elles ne sont pas toujours physiques, elles sont aussi et surtout psychologiques, souvent par négligence», soutient, Ibrahima Wérem. Ce qui fait qu’ils se sentent mieux en rue, car libres de leurs mouvements et de leurs actes. Karim Millogo  a rejoint la rue, à cause des «brimades» de son oncle. Ses parents ont divorcé, alors qu’il avait 9 ans. Quatre années plus tard, il confie avoir perdu son papa des suites d’une longue maladie.


Les «grands exclus»

 


Le petit est confié à un oncle. «Il me frappait et m’insultait chaque fois, parce que, pour lui, je suis trop paresseux», relate l’adolescent de 16 ans. Alors, le jeune Millogo décide d’aller à la recherche de sa génitrice. Après plusieurs jours de marche et d’auto- stop, il se retrouve à Ouagadougou. En attendant de réussir sa «mission», Karim préfère occuper les alentours de la Grande mosquée de Hamdalaye, une fois la nuit tombée et arpenter, à longueur de journée, les rues de la capitale pour mendier. «Dans la rue, on ne mange pas bien, on dort dehors, on ne s’habille pas bien, on est sale», regrette-t-il.

Ensuite, le milieu s’apparente à une «jungle». C’est la force physique qui permet de s’imposer. «Le plus souvent, les plus forts abusent sexuellement des plus faibles ou confisquent leur butin», explique le directeur du SAMU Social.

Aussi, sont-ils l’objet de stigmatisation et d’agressions de la part des riverains qui les taxent de «voyous, voleurs et délinquants». Les services sociaux les appellent les «grands exclus», parce que marginalisés de toute part. Conséquence, ces enfants perdent confiance en eux et aux adultes, perçus comme les principaux responsables de leurs maux et de leur traumatisme.


Sortir de la rue avec un projet de vie ?

 


L’un des défis des agents sociaux est de travailler contre l’exclusion des enfants et jeunes en situation de rue. Des équipes pluridimensionnelles, composés de travailleurs sociaux, d’agents de santé et de chauffeurs accueillants, vont à leur rencontre sur leur site de vie, chaque nuit. «Notre tâche est de leur apporter des soins, de la considération et d’échanger avec eux, afin de les stabiliser dans un centre d’hébergement et de mettre en œuvre leur projet de sortie de rue», souligne Ibrahima Wérem du SSBF. Tout cela se fait avec le concours de l’enfant. Si celui-ci exprime le souhait de retourner en famille, les agents sociaux prennent langue avec ses parents, afin d’y parvenir. Ceux qui n’ont plus de famille sont placés dans des centres de formation, dans le but qu’ils apprennent un métier de leur choix.

Nombreux sont ces enfants qui émettent ce vœu : sortir de la rue. Karim Millogo nourrit le secret espoir de retrouver sa mère et de devenir un footballeur professionnel. Aziz Sawadogo, 16 ans, dit attendre la saison des pluies pour replier sur Garango, pour les travaux champêtres. Il compte financer l’atelier de menuiserie de son demi-frère et ouvrir une boutique au village, si ses économies le lui permettent. «Je veux ouvrir une grande boutique. Là, je ne reviendrai plus à Ouagadougou pour cirer les chaussures. Ainsi, je pourrai mieux m’occuper de la maman», espère-t-il. Au cas contraire, il sera obligé de continuer à arpenter les rues de la capitale.

Le projet de vie de Fatao Compaoré, 19 ans et membre de la «bande» à Aziz, est de rejoindre l’Italie. D’autres ont les «pieds sur terre», ils rêvent d’exercer un métier en vue de s’insérer dans la vie socioprofessionnelle. Un souhait «plutôt réaliste», juge les services provinciaux chargés de la solidarité nationale.

Dans le cadre de la mise en œuvre du référentiel de développement, ils envisagent sortir de la rue au moins 70% des enfants d’ici à 2020. «Cette question occupe une place de choix dans notre politique de protection de l’enfance», assure la directrice provinciale, Maïmouna Zoma. En attendant, les parkings, terrasses, jardins…de la capitale burkinabè continuent d’héberger  de nouveaux «locataires».


Djakaridia SIRIBIE

dsiribie15@gmail.com



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