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Maraîchage sur les berges de Tougou : Le paradoxe d’un soutien public aux producteurs

12/09/2018
01:33

Les maraîchers sont inondés d’angoisse au barrage de Tougou, situé sur l’axe Ouahigouya-Titao dans la région du Nord. Sur les périmètres exploitables, devenus une sorte de «poule aux ognons d’or», plus de trois mille producteurs maraîchers grouillent. En quête de pitance pour leur subsistance, ils font tant et si mal que le barrage risque de disparaître dans une dizaine d’années, du fait de pratiques jugées mal à propos par les techniciens. A cela s’ajoutent des problèmes de conservation et de commercialisation de l’ognon, pénalisant les producteurs qui restent cependant réfractaires aux solutions préconisées. Pour sa part, l’Etat veille, exemples et preuves à l’appui. Cela suffit-il ? Constat autour d’une retenue d’eau devenue un souci aussi bien pour ses bénéficiaires que pour l’Etat.

Les exploitants du barrage de Tougou, dans la région du Nord, commune rurale de Namissiguima, sont dépités. L’eau leur manque cruellement. Nous les avons rencontrés au mois d’avril 2018, un matin ensoleillé, dans une ambiance morose. Tidiane Savadogo est l’un d’eux. Se servant d’un puits aussi profond que son regard, et avec l’aide de ses enfants, il arrose des plants sur une superficie réduite de 1,5 hectare à quelques mètres carrés. La motopompe qu’il utilise habituellement est au repos jusqu’à la saison pluvieuse.  Nombre de ses camarades sont réduits simplement au « chômage technique » en attendant l’ouverture des vannes de Dame nature.
En amont comme en aval de ce barrage réalisé en 1960 et réceptionné une année plus tard, des aménagements effectués sur des terres arides s’étendent à perte de vue.  Par endroits, de petites enclaves verdoyantes entretenues grâce aux rares puits existants s’offrent au regard. Le barrage est à sec. Seule une flaque d’eau atteste qu’il avait contenu ce précieux liquide. «Avant on débutait le maraîchage en novembre et on allait jusqu’en mai avec toujours de l’eau dans le barrage. Mais de nos jours, dès fin mars, le barrage a déjà tari », se souvient amèrement Tidiane Savadogo. 
Dans le lit du barrage, des sillons de drainage creusés par certains producteurs montrent à souhait qu’ils ont suivi l’eau jusqu’à son ‘’dernier retranchement’’. «On peut même aller jouer au ballon dans la cuvette du barrage», ironise Adama Kagoné, un maraîcher du village de Koumbané, situé à quelques encablures de Tougou. Une triste réalité qui ne laisse personne indifférent à Tougou et environnants. 
Depuis un certain temps, cette retenue d’eau aux usages multiples, envahie par de milliers de producteurs maraîchers, est en décrépitude. Sa capacité initiale de stockage, estimée à 4 250 000 m3 d’eau, se rétrécie d’année en année comme une peau de chagrin. Le barrage est dans un état d’ensablement avancé. 
La forte pression anthropique exercée en permanence sur lui, de l’avis des techniciens de l’Eau et de l’Agriculture du Nord, semble être la principale cause de cette situation alarmante. On estime de nos jours à plus de trois mille, le nombre des producteurs qui exploitent les berges du barrage. Sans oublier les prélèvements des entrepreneurs et des riverains pour les autres usages domestiques, à en croire les témoignages. «En 2002, le barrage de Tougou n’était pas aussi ensablé ; il contenait plus d’eau que de nos jours. En 2018, soit 16 ans après, sa situation est peu reluisante. La quantité de terre qui s’y trouve est énorme. Les mauvaises pratiques sont devenues légion », témoigne, impuissant, le Directeur régional (DR) en charge de l’agriculture du Nord, Adama Boro. 


Disparition annoncée dans 15 ans


A l’entendre, les maraîchers, en plus de cultiver dans le lit du barrage, font des conduites et la terre remuée se retrouve dans la cuvette, contribuant ainsi à son envasement. Alors qu’en principe, soutient Ben Rachid Ouédraogo, chef de service des aménagements hydrauliques et de la production agricole, la distance entre le barrage et les exploitations agricoles devrait être de 100 mètres au minimum. Cette mesure est hélas foulée aux pieds par les producteurs. Nombre d’entre eux avouent néanmoins en être conscients mais disent n’avoir pas le choix. «L’ensablement du barrage est dû à nos mauvaises pratiques. Il y en a qui creusent dans la cuvette pour canaliser l’eau jusqu’à leurs exploitations », déplore Adama Kagoné. Le président du Conseil villageois de développement (CVD) de Koumbané, Issouf Kagoné, est du même avis. Toutes les berges, souligne-t-il, sont prises d’assaut par de milliers de maraîchers qui sarclent constamment la terre et quand il pleut, l’eau charrie cette terre dans la cuvette. D’où son envasement. «La moindre pluie suffit pour remplir le barrage mais aussitôt après il se vide», constate le producteur Tidiane Savadogo. Conséquence, la production maraîchère prend un coup dur. Dès lors, la baisse des rendements, les récoltes prématurées et le chômage technique, entre autres, deviennent inévitables pour les producteurs. « Notre principale préoccupation, c’est le manque d’eau dû à l’ensablement du barrage. Ce qui fait que nos rendements ont baissé. Quand il y avait l’eau en permanence, nous produisions à tout moment », indique M. Savadogo. Mieux, se convainc-t-il, si le problème d’eau se résout, les habitants de Tougou et environnants n’auront plus besoin d’aller à l’aventure. L’inquiétude des producteurs est aussi partagée par les autorités régionales en charge de l’agriculture et de l’eau du Nord. Au regard de la situation, le DR Boro prévient que si rien n’est fait, on ne parlera plus de barrage de Tougou dans 15 ans, parce que sa capacité de rétention va être totalement annulée. Le problème a été posé au président du Faso, en février 2018, lors de la commémoration de la journée des légumineuses à Tougou qui a promis de faire quelque chose. Les producteurs, de leur côté, s’impatientent de voir le début des travaux de réhabilitation de leur barrage. Sur les lèvres, ils n’ont que le même vœu : le curage de la cuvette. Mais « désenvaser le barrage comporte des risques. Et cela coûte plus cher que réaliser un nouvel ouvrage », prévient le DR Adama Boro. Son homologue en charge de l’eau du Nord, Ruth Toé, s’inscrit également dans la même logique. «Il n’est pas facile de désensabler un barrage. En voulant le faire, on peut créer d’autres problèmes comme le tarissement de la ressource », prévient-elle. Et Francine Sandhouidi du service Ressources en eau et infrastructures hydrauliques à la Direction régionale en charge de l’eau de renchérir : «Pour le curage des barrages, on est en train de faire une expérimentation sur le lac Bam. C’est une technologie qui coûte cher mais on verra ce que ça va donner. Si ça marche on va l’appliquer à beaucoup de barrages au Burkina qui sont aujourd’hui ensablés ». Pour l’instant, fait-elle savoir, une étude de réhabilitation du barrage de Tougou, pilotée par l’Agence d’exécution des travaux eau et équipement rural (AGETEER), est en cours. «Si on ne sauve pas ce barrage, les populations de la région du Nord vont en pâtir mais aussi d’autres populations hors de la région», avertit Adama Boro. Car, à ce qu’il dit, il y a des gens qui viennent des régions comme le Centre-Nord, le Plateau central et même du Centre et qui n’ont pour seule activité que la production maraîchère. 


Mauvaises pratiques et bruit de «deal»


Les autorités régionales du Nord estiment que les premières actions pour assurer la pérennité de la retenue d’eau doivent être menées par les populations elles-mêmes. En tant que bénéficiaires directs de l’ouvrage, de l’avis de Mme Sandhouidi, il appartient aux producteurs d’assurer son entretien périodique, via les Comités locaux de l’eau (CLE). Et M. Boro de déplorer que nonobstant les efforts des CLE, des ministères et partenaires sectoriels ou de l’Agence de l’eau du Nakanbé dont relève Tougou, les mauvaises pratiques ont toujours pignon sur rue au sein des utilisateurs du barrage. Pour lui, outre le sarclage et l’ouverture des raies dans la cuvette, le prélèvement d’eau est fait sans aucun contrôle. Les maraîchers, eux, se disent prêts à adopter les bonnes pratiques, à condition que le barrage soit réhabilité et qu’ils aient un minimum de soutien. « Si on avait les moyens, on allait canaliser l’eau à l’aide de motopompes et de tuyaux jusqu’à nos parcelles de production. Mais hélas, beaucoup le font à l’aide des sillons », regrette, pour sa part, Madi Savadogo, maraîcher à Koumbané. 
Le tarissement précoce du barrage oblige le plus souvent les maraîchers à récolter leurs produits de façon prématurée. Cela joue sur les rendements en baisse constante. Cette situation est aggravée par la détérioration des récoltes, leur mévente ou leur bradage sur le marché. «Si on brade nos produits, c’est parce qu’on n’a pas de lieux de stockage et de conservation. Les techniciens d’agriculture nous  ont appris comment construire des cases de conservation de l’ognon mais les moyens font défaut», justifie le président du CVD de Koumbané, Issouf Kagoné. Ce producteur d’ognon qui estime son rendement entre 60 et 70 sacs de 100 kilogrammes par récolte est confronté, tout comme ses camarades, au défi de la conservation et de l’écoulement des produits. Sur les berges du barrage de Tougou, les principales spéculations maraichères que sont l’ognon et la tomate se vendent au volume avec des prix très variés. Ainsi, apprend-on, le sac de 120 kilogrammes d’ognon se négocie à 10 000, 20 000, 30 000 et parfois 40 000 F CFA selon les périodes. Quant à la tomate, le prix de la caisse varie entre 25 000 et 40 000 F CFA. A en croire les producteurs, aucune logique ne sous-tend ces tarifications qui sont l’apanage des acheteurs. Venant des pays voisins comme le Ghana, le Togo et de l’intérieur du pays, ce sont eux qui dictent la loi du marché avec parfois la complicité de certains producteurs locaux. «Quand les acheteurs du Ghana vont à Tougou, ce sont les mêmes producteurs qui sont les intermédiaires et discutent les prix avec eux à l’insu des autres producteurs», fait remarquer le DR, Adama Boro. «Il n’y a jamais de ’’deal’’ entre les acheteurs et nous car, tout le monde est informé des prix fixés», se défend Adama Kagoné, l’un des trois intermédiaires de Koumbané. A l’entendre, leur rôle consiste à aider les acheteurs dans leur travail et en retour, ils sont récompensés. Sinon, indique-t-il, la tension est parfois vive entre les intermédiaires qui sont eux-mêmes des producteurs et leurs hôtes lorsque ceux-ci veulent acheter les produits à vils prix. «Il y en a qui, quelque fois, repartent avec des sacs vides en cas de désaccord sur les prix fixés tout en nous taxant de soutenir les producteurs», détaille M. Kagoné. Afin de mettre fin à ce désordre sur le marché, les maraîchers demandent l’intervention de l’Etat dans la fixation des prix. «L’Etat ne peut pas fixer les prix», rétorque le DR Adama Boro. Car pour lui, les acheteurs s’adressent directement aux producteurs quand ils arrivent. 


Les producteurs accusés de dormir sur le soutien public


Tout ce que l’Etat peut faire, argue-t-il, c’est essayer de créer des conditions-cadres pour qu’il y ait la transparence dans la fixation des prix. Les maraîchers souhaitent, en outre, livrer leurs marchandises au kilogramme. Toute chose qui, de leur avis, va contribuer à assainir le marché des produits maraîchers et leur permettre de faire fortune. Sur ce sujet, M. Boro indexe les producteurs eux-mêmes pour leur manque d’organisation. Il souligne que ceux-ci reçoivent beaucoup de soutiens et de formations dans leur domaine mais peinent à mettre en application les techniques apprises. «Par exemple, lors des journées promotionnelles, on donne des bascules aux producteurs. C’est pour que désormais on rompt avec les ventes de l’ognon au volume et aller plutôt vers le poids ou la masse. Mais ils prennent les bascules et vont (les) déposer (à la maison, ndlr)», regrette M. Boro. Il en est de même pour les techniques de conservation des produits qui sont inappliquées. Et pourtant, des compétences leur sont transmises régulièrement. Une case de conservation de l’ognon est même érigée à Tougou par des partenaires pour inciter les producteurs à en faire autant. Mais les maraîchers de leur côté, évoquent le manque de moyens pour donner forme à ce type de case. Un motif qui ne semble pas trop convaincre le DR de l’Agriculture, Adama Boro. Car, à l’entendre, les éléments utilisés pour construire une case de conservation de l’ognon sont des matériaux locaux, notamment la paille. «Peut-être que la case entièrement constituée ne va même pas atteindre 75 000 FCFA», estime-t-il.  Pour l’instant, reconnaissent les producteurs, rares sont ceux d’entre eux qui peuvent conserver plus de deux tonnes d’ognon ; les lieux de stockage étant leurs propres maisons. Ces endroits sont jugés inappropriés pour conserver l’ognon parce que la chaleur qui s’y dégage peut l’abîmer. Un autre ouf de soulagement des producteurs pourrait venir de la valorisation des fruits de leur travail à travers la création d’unités de conservation et de transformation des produits maraîchers sur place. Ces projets tiennent aussi à cœur le ministère en charge de l’agriculture, à en croire le DR Adama Boro. Selon ses dires, des centres de conservation et de commercialisation de l’ognon sont prévus pour être construits à Tougou tandis que des démarches sont entreprises pour la création d’unités de conservation de la tomate à Yako et à Ouahigouya. «On a commencé pour la pomme de terre avec l’implantation d’une unité de transformation à Titao », se réjouit-il. Pour M. Boro, l’Etat travaille à accompagner les producteurs maraîchers avec des infrastructures. Mais son seul souci, c’est le manque d’organisation au sein des bénéficiaires pour faire fonctionner ces infrastructures. Il en veut pour preuve la plateforme maraîchère de Ouahigouya qui se trouve depuis belle lurette dans une situation de léthargie, parce qu’inexploitée par les acteurs du domaine. «Je suis écœuré de voir les gens vendre la pomme de terre ou l’ognon de façon anarchique à Ouahigouya alors que la plateforme est là», se désole M. Boro. A Tougou par contre, les producteurs promettent de rompre avec les mauvaises habitudes, pour peu que l’Etat leur vienne en aide. Cette situation est symptomatique de la plupart des périmètres aménagés. Plus l’Etat soutient, plus divers problèmes émergent et plus il lui faut faire davantage.



Mady KABRE
dykabre@yahoo.fr




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