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Abdoul Karim Sango, ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme :« Nous devons mourir pour des idées et non pour un politicien »

03/10/2018
23:30

Le ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme, Abdoul Karim Sango, a été l’invité de la rédaction de Sidwaya, le jeudi 13 septembre 2018. Pendant plus de deux heures, il a échangé à bâtons rompus avec les journalistes sur des sujets, tels que la gestion de son département, la situation sécuritaire nationale, la marche de l’Opposition politique du 29 septembre prochain, le référendum sur la nouvelle Constitution, ses relations avec son mentor en politique, le Pr Laurent Bado.  L’occasion pour lui de prouver, à nouveau, qu’il n’a pas sa langue dans sa poche !  

Sidwaya (S) : Les ressources publiques allouées au secteur de la culture, socle du développement, ne sont pas proportionnelles à la place qu’on lui donne. Comment comptez-vous changer cette donne ?


Abdoul Karim Sango (A.K.S) : 
C’est triste de dire que la culture est le socle du développement, mais que les ressources publiques allouées à ce secteur ne sont pas proportionnelles à la place qu’on lui donne. Affirmer que la culture est le socle du développement ne relève pas du registre du discours politique, c’est la réalité.  De façon empirique, on peut constater que les Etats qui ont relevé plus rapidement, plus efficacement, les défis du développement économique et social, voire politique, sont ceux qui ont fait de la culture un élément stratégique. Les exemples les plus récents viennent des pays asiatiques, dont la Chine en est le plus accompli. La Chine, si on remonte aux années 60-70, sous Mao, a fait le virage de ce qu’on a appelé la révolution culturelle et c’est cette révolution, qui a impulsé le développement que nous constatons aujourd’hui. 
Ce qui fait que la Chine a rattrapé et dépassé les grandes puissances mondiales. A partir de cet exemple qui peut se multiplier avec tous ceux qu’on appelle dragon d’Asie du Sud-Est, on peut comprendre que si nous continuons à ne pas investir sérieusement dans le domaine de la culture, nous faisons le choix de compromettre durablement les efforts de développement. Certes, on comprend que dans un pays comme le nôtre, il y a plusieurs priorités, mais j’avais coutume de dire, avant d’être ministre, que quand on dit que tout est prioritaire, cela veut dire que rien n’est prioritaire. Je comprends que dans un pays comme le Burkina, on ne fasse pas toujours beaucoup d’efforts pour consolider la culture et les arts. On est absorbé par les défis de l’éducation, de la santé et aujourd’hui de la lutte contre le terrorisme, ce qui fait que les ressources que l’on devrait affecter à la culture sont faibles. 
Les retombées des investissements dans le domaine de la culture ne sont pas immédiates. Alors, il faut que nous nous surpassions, en faisant un choix stratégique pour le secteur de la culture, afin que dans 30 ; 40 ou 50 ans, nous soyons là où les Chinois sont aujourd’hui.  


S : Votre département a donc un travail important à faire pour que la population comprenne la nécessité d’investir dans la culture…


A.K.S : Mon sentiment, c’est que les populations sont ancrées dans la culture. Je crois plutôt que c’est nous, en tant que gouvernants, qui devrions beaucoup plus nous mettre dans la perspective des populations.  Il nous appartient d’opérer les choix stratégiques. Mais je ne suis pas naïf, en tant que membre du gouvernement, je comprends que quand on vous dit qu’à l’Est, il y a des attaques, moi ministre de la culture, ma voix ne soit pas très audible en ce moment, compte tenu de la situation assez particulière. 
C’est pour cela qu’il faut espérer que nous sortions de cela. Quand vous regardez de façon clinique et froide tous les défis auxquels nous sommes confrontés, vous allez vous rendre compte que ce soit la sécurité, l’éducation, la santé ou la question de l’emploi des jeunes, il y a une dimension culturelle importante. Nos choix politiques n’étant pas suffisamment  ancrés dans des paramètres culturels, tous les efforts que nous déployons s’annihilent. En effet, le gouvernement fait beaucoup d’efforts. Depuis l’accession à l’indépendance, tout a été fait pour négliger le paramètre culturel. Dans tous les cas, ce n’est pas le ministre de la Culture qui le dit, c’est tous les chercheurs sérieux qui l’ont dit, dont notre compatriote, le Pr Joseph Ki-Zerbo, qui a consacré une partie de ses recherches à la problématique du développement endogène reprise d’une certaine façon par ses cadets comme le Pr Laurent Bado. 


S : Justement, vous parlez du Pr Laurent Bado, d’aucuns estiment que sa « mainmise » sur la gestion du ministère vous empêche d’avoir les coudées franches ?


A.K.S : Je ne sais pas quels sont les faits ! Moi je suis un juriste et chez nous, comme en journalisme, les faits sont sacrés. C’est à partir du vécu, qu’on peut se permettre de qualifier une situation donnée.


S : Votre prédécesseur, Issouf Sawadogo a eu des soucis avec  Laurent Bado, qui a voulu qu’il recrute un chauffeur. Il voulait également jeter un coup d’œil sur l’organigramme du ministère. N’est-ce pas suffisant pour parler de mainmise ? 


A.K.S : D’abord, vous avez dit que c’est l’ex-ministre qui l’a dit et vous savez très bien qu’en journalisme, il faut se garder de fonder son opinion sur celle d’une seule personne. Il faut croiser vos sources d’information pour savoir exactement si c’est cela le vrai problème.


S : Monsieur le ministre, est-ce à dire que vous gérez le ministère sans consulter Laurent Bado ?


A.K.S : Je consulte beaucoup de personnes, parce que le principe de la consultation est un principe de bonne gouvernance. Là où peut se poser le problème, c’est si je prenais mes décisions chez Pr Laurent Bado. Sinon sur plein de sujets, je consulte beaucoup de gens. Rien que ce matin (NDLR : le 13 septembre 2018), j’ai consulté des gens qui de mon point de vue ont une expertise sur la question des langues nationales qui est un élément de notre identité. 
Pr Laurent Bado, qu’on le veuille ou pas, c’est ça aussi les faits, il a une grande connaissance du fonctionnement de la gestion de l’administration et de l’Etat, parce qu’il est un juriste spécialisé sur les questions administratives, et de ce point de vue, pendant 30 à 40 ans, il a formé une élite. Donc, le consulter en soi n’est pas un problème. En ce qui concerne ce problème de l’organigramme, Laurent Bado est un théoricien qui en conçoit pour plusieurs structures. Moi-même, avant d’être ministre, j’ai conçu des organigrammes pour des structures en tant que consultant.


S : On suppose que vous n’êtes pas d’accord sur tout avec lui ?


A.K.S : Bien-sûr, je ne peux pas être d’accord sur tout avec Pr. Laurent Bado tout comme lui il n’est pas d’accord sur tout avec moi. C’est une vue de l’esprit. Laurent Bado a la faiblesse d’avoir un tempérament, qui fait que ceux qui sont de mauvaise foi exploitent ce côté. Comme c’est un homme honnête, plein et entier, il se croit obligé de dire exactement tout ce qu’il doit dire. Or en politique, cela ne se fait pas. Si vous dites tout de façon claire et précise, vous allez être incompris. Cela est dans tous les ouvrages de science politique.


S : Donc il faut mentir en politique ?


A.K.S : Non ! Il ne s’agit pas de mentir, mais de juger de l’opportunité de dire un certain nombre de choses, parce qu’on en dit beaucoup sans être sûr que ceux qui nous écoutent ont la capacité de nous comprendre. Ce n’est pas de l’injure qu’au Burkina, il y a 80% d’analphabètes. Mais ce pourcentage est plus élevé en politique. Parce que des gens passent leur vie à étudier le fonctionnement des institutions. Ce n’est pas le débat de « grin » autour d’un thé. Par exemple, quand on dit que le Burkina est souverain, ce sont des débats généraux qui n’ont pas d’emprise sur la réalité et il faut s’investir pour le comprendre. Malheureusement, on est dans un pays où les insurgés de 2014, donnent plus de voix.


S : On dit que vous  faites partie de cette nouvelle génération d’insurgés ?


A.K.S : Vous êtes des journalistes. Je ne suis pas un nouvel insurgé, je suis insurgé à l’origine. Parce que sur toutes ces problématiques, quand je m’exprimais, on n’était pas nombreux à le faire au Burkina Faso. Il suffit de reprendre les archives. Je ne suis pas de ces gens dont on ignorait l’existence au Burkina et qui font du bruit aujourd’hui.


S : Vous géré le ministère de la Culture depuis quelques mois. Dans quel état avez-vous trouvé ce département ?


A.K.S : La première des choses qui m’a frappé quand je suis arrivé, c’est le phénomène des clans. Parce que je conçois un ministère comme une famille et avec le ministre comme chef. Nous avons une lettre de mission, qui doit réunir tout le monde. Mais j’ai trouvé des agents marginalisés sur des motifs subjectifs. Par exemple, j’aime dire aux agents : « Ne venez pas me dire que telle personne est ceci ou cela ». Ce serait même faire une injure au ministre que je suis. Laissez-moi faire mon expérience, parce qu’en quittant, je ne veux pas avoir de clan. Lorsque vous avez des clans dans une structure administrative, vous n’allez jamais atteindre les objectifs. C’est pour cela qu’aujourd’hui, les chefs des structures doivent être des managers avec une capacité à travailler avec tout le monde, même ceux qui les critiquent de la façon la plus virulente. C’était donc un des premiers problèmes. C’est pour cela que dans mon discours d’installation, j’ai dit que je souhaite ne pas avoir  des hommes à moi. Dans tous les cas ce n’est pas en tant que ministre que je le dis. J’ai toujours dis aux cadres qu’ils n’ont pas besoin d’être l’ami du premier responsable. Soyez ami de votre travail parce que les premiers responsables passent. Si vous vous mettez dans des intrigues avec vos chefs contre vos collègues, le chef ira et vous allez vous retrouver face à eux. C’est pour cela, que dans nos ministères, dès qu’on enlève le premier responsable, certains cadres rasent les murs. 
Le deuxième aspect est que le ministère a un problème d’organisation. Jusque-là, je ne l’ai pas encore résolu mais j’estime que c’est un ministère qui a trop de directions générales. C’est comme dans l’Armée où si vous avez trop de généraux et peu de soldats, vous ne gagnez pas la guerre.  J’estime que c’est un goulot d’étranglement. Il y a un travail que nous devons envisager mais par mesure de prudence, je me suis dit qu’il faut aller doucement. C’est pour cela qu’on me reproche de n’avoir pas fait beaucoup de changements, et tout cela parce que lorsque vous héritez d’un département ministériel ou de toute autre institution, il faut quand même se donner le temps de voir ce que vous avez trouvé. Il ne faut pas avoir la prétention que ceux que vous avez remplacés n’ont pas réfléchi. Par la suite, vous opérez vos reformes sur la base de ce que vous avez vécu, sinon vous allez faire des reformes subjectives. Mais à côté de cet aspect, j’ai trouvé aussi qu’il y avait beaucoup de cadres qui ont la passion pour leur métier, c’est-à-dire, la culture, les arts et le tourisme, et qui attendent simplement qu’on crée un environnement qui leur permet de donner le meilleur d’eux-mêmes. Cela fait 6 à 7 mois, que nous sommes là. Si nous sommes encore là, nous pourrons opérer maintenant les changements, que nous avons envie de faire pour permettre que les objectifs assignés par le président du Faso et le Premier ministre, soient réalisés de la façon la plus efficace possible.


S : A votre arrivée, il y avait un autre dossier concernant la gestion financière de Tahirou Barry, un de vos prédécesseurs.  Qu’en est-il exactement ? 


A.K.S : J’ai reçu le rapport provisoire de l’Autorité supérieure du contrôle de l’Etat et de lutte contre la corruption (ASCE-LC) sur la gestion 2017.  Cette structure a estimé que sous cette gestion, il y avait beaucoup d’irrégularités sur à peu près 600 à 700 millions de francs CFA. Je n’en parle pas, parce que simplement c’est le rapport provisoire que j’ai reçu. Le rapport a été transmis à mon prédécesseur, Tahirou Barry et a un certain nombre de personnes nommément citées, parce que c’est la procédure. On peut avoir l’impression que c’est un détournement, alors que l’intéressé peut vous donner des explications ou vous fournir des documents. Vous réalisez qu’au lieu de 700 millions francs CFA, c’est peut-être 100 ou 50 millions francs CFA qui ont été dépensés de façon irrégulière. En tout cas, j’attends que l’ASCE-LC me transmette le rapport définitif, mais cela prend beaucoup de temps.  C’est pour cela, qu’on n’en parle pas parce qu’on ne peut pas fonder une opinion ou faire des affirmations sur la base de rapports provisoires. Dans les jours ou semaines à venir, nous aurons le rapport définitif qui va être rendu public et on verra qui a fait quoi ou qui n’a pas fait quoi.


S : Le syndicat de votre ministère, le SYNATRACT, dénonce la politisation de votre département,  marquée par la nomination de novices à des postes de responsabilité au détriment des agents formés. Que leur répondez-vous?


AKS : Dans l’histoire du Burkina, je suis le seul ministre qui a reçu une lettre de félicitation de son syndicat. Donc, si je politisais l’administration de la culture, le syndicat ne m’aurait pas félicité.  En réalité, c’est le seul changement d’ailleurs que j’ai opéré, j’ai remplacé quelques directeurs provinciaux de la culture par des enseignants. C’est ce qu’ils appellent politisation.  Quand ils m’ont soumis le problème, je leur ai dit que ceux que j’ai enlevés étaient des enseignants et je les ai remplacés par des enseignants. Comme on le dit en droit, c’est un parallélisme des formes. Donc je n’ai rien inventé.


S : Mais pourquoi vous n’avez pas voulu changer en nommant des acteurs de la culture ?


A.K.S : Les cadres du ministère ont été formés quand ? La filière culture est une nouvelle filière. Dans l’histoire de ce ministère, le secteur de la culture a pendant longtemps ou continue même d’être animé à la fois par des  enseignants et maintenant les agents formés à cet effet. Pourtant, dans nos provinces, dans nos communes, ceux qui animent plus le secteur de la culture, ce sont les enseignants. C’est pourquoi, on continue de les employer  jusqu’à un certain niveau. Quand j’ai rencontré le syndicat, je lui ai dit que s’il a des propositions de gens compétents à nommer, de me le faire avant que je ne procède aux changements.  Je me suis battu contre la politisation de l’administration. J’ai fait des travaux de recherches pour le Centre pour la gouvernance démocratique (CGD) et dans mes enseignements. Je ne peux donc pas venir faire le contraire de ce pourquoi je me suis battu. Mais quand nous enseignons les fonctionnaires, on leur dit qu’ils ont un devoir de loyauté vis-à-vis de l’autorité de nomination. Si je vous nomme, vous n’êtes pas à mon service mais vous devez m’aider à bien accomplir les missions pour lesquelles j’ai été nommé. Mais si je vous nomme et que vous travaillez contre moi, je ne peux pas vous maintenir. Comme c’est un ministère qui était dans une logique de clan dont j’ai hérité, j’ai dit aux agents que tous ceux qui ont envie de travailler, je travaille avec eux. Mais je me rends compte qu’en fait, comme les gens ne sont pas habitués à ce type de discours, ils croient même que je les flatte et ils travaillent contre moi.
Par exemple, de tous les Directeurs généraux (DG) du ministère (les postes les plus stratégiques), je n’ai nommé aucun.  Ils ont été promus par   mon prédécesseur. 


S : Vous n’avez donc pas réussi à casser les clans ?


A.K.S : L’habitude est une seconde nature. 


S : A vous entendre, la valse ne saurait tarder…


A.K.S : Non !  En tout cas ce n’est pas inscrit dans mon agenda.


S : Ou bien les DG en poste se sont ralliés à  vous ?


A.K.S : Je leur ai simplement dit de faire leur travail. Je subis une pression de beaucoup d’acteurs autour de la question, parce que pour ces postes, le champ des inimitiés est vaste. A tort ou à raison, on pense que ce sont des strapontins avec des petits avantages. Pour moi, tant qu’un DG réalise sa lettre de mission, il est tranquille. Je ne vais pas enlever un DG, parce que simplement c’est Tahirou Barry qui l’a nommé. Mais le DG qui, au lieu de s’occuper de ce pourquoi il est nommé, croit qu’il doit aller prendre des décisions chez Tahirou Barry ou que tout ce qui se passe au ministère il faut qu’il aille lui rendre compte, si je l’attrape je vais l’enlever. Donc la politisation, c’est quand aux hauts postes de l’administration, vous nommez des gens sur une base partisane. Même dans mes discussions avec les camarades du parti, le PAREN, je leur ai dit que dans son manifeste, le parti est contre la politisation de l’administration. Je ne veux pas de compétences acquises au ministre Sango. De ce point de vue, c’est un mauvais procès qu’on me fait, encore que sur ces nominations, la pratique en matière administrative sur les postes est toujours le 2/3 et 1/3. C’est-à-dire que l’autorité de nomination à la possibilité, de façon discrétionnaire, de nommer 1/3 à des postes et les 2/3, il prend les techniciens du ministère. Même en France c’est ainsi. C’est comme les postes d’ambassadeurs, etc. Le problème c’est que je ne les connais pas tous. Ce qui fait que souvent, il y a des petites incompréhensions. Je préfère perdre ce poste de ministre que de politiser l’administration. Il ne faut pas compter sur moi pour le faire, mais chaque agent a l’obligation de loyauté à celui qui l’a nommé et aux objectifs du ministère.


S : Lorsque les rênes du parti ont été confiées à Tahirou Barry, vous avez quitté le PAREN. Curieusement, vous avez accepté de le remplacer au gouvernement après sa disgrâce auprès de votre mentor, Laurent Bado. Etes-vous un militant convaincu ou un homme intéressé par le pouvoir ?


A.K.S : Les Burkinabè, qui peuvent me donner des leçons de morale sur ma conviction, ne sont pas nombreux. Dans ma génération, ils ne sont pas nombreux à faire ce que j’ai fait. Je ne suis pas un opportuniste ni quelqu’un qui cherche des postes. Sinon j’avais des moyens plus faciles de le faire. Je suis allé à mon premier Conseil des ministres en véhicule 4x4 climatisé dont je suis propriétaire. Tout ce que j’ai, je l’ai acquis grâce à mon travail, dans l’adversité. Je ne suis allé à aucune soupe. Il faut être sérieux, respecter les gens. On mélange tout dans ce pays. Des gens, qui n’ont pris aucun risque, veulent donner des leçons à ceux qui se sont battus ces dernières années.  S’il n’y avait pas eu un travail éminemment intellectuel on n’aurait pas eu l’insurrection populaire. C’est à la suite de ma conférence à Kombissiri où j’ai démontré que le Sénat pouvait être un piège pour la révision de l’article 37, que certains, y compris l’opposition, ont compris qu’il fallait organiser des marches-meetings. 


S : Certains ont relevé une incohérence entre la politique nationale de la culture, celle du tourisme et le PNDES. Pour eux, c’est le nouveau référentiel de développement qui doit s’inspirer de ces deux politiques et non le contraire. Quel est le lien entre ces deux politiques et le PNDES ?  


A.K.S : Peut-être qu’il y a une incohérence, mais qui est intervenue tardivement. Le PNDES est la matrice qui oriente aujourd’hui les politiques publiques. Je n’étais pas ministre au moment de sa rédaction. Ma boussole aujourd’hui, c’est ce plan et l’ensemble des stratégies élaborées au niveau du ministère.  En Afrique, on aime les gros mots. Le tout n’est pas de rédiger des plans ou des stratégies, mais plutôt de résoudre concrètement les problèmes auxquels nous sommes confrontés. Le PNDES s’inspire des politiques antérieures, dont Burkina prospective 2025 et la SCADD. Le problème est que chaque régime doit avoir sa politique. Sinon, il y a quand même une constante mais le débat de l’incohérence, non. Aujourd’hui, à travers le PNDES, il y a deux objectifs stratégiques qui me concernent : le développement de l’industrie culturelle et sortir la culture de sa dimension folklorique. Car, sous nos cieux, quand on dit culture on pense au festival de Zoula et autres. Ce n’est pas cela. Comment faire de la culture un produit qui permet d’accroitre la richesse nationale, c’est ça le combat. Cela doit passer par une réorganisation en profondeur du secteur, mais ça prend beaucoup de temps. Ce matin (NDLR : jeudi 13 septembre 2018), je suis allé au Centre national de l’Artisanat d’art. Je ne pouvais pas imaginer un seul instant l’existence de ce centre et les conditions dans lesquelles les acteurs travaillent. J’ai recensé  sur-le-champ  onze types de métiers rattachés au secteur de la culture. Mais je ne suis pas sûr qu’il y ait beaucoup de Burkinabè qui savent cela. En restructurant ce centre, qui a pour vocation la formation, on va trouver du travail pour les jeunes et améliorer les conditions de fabrication des ouvrages d’art. Prenez par exemple le bronze. Si on achète un objet fait à base de cette matière et qu’on doit prendre un avion, son poids va décourager l’acheteur. On doit être capable, avec les technologies actuelles, tout en gardant le bronze qui est un élément de notre patrimoine culturel, de raffiner les ouvrages produits. Ce sera plus facile à mettre dans un sac et transporter. Dès lors, il y aura une plus-value. Le second aspect important est de voir comment, par le secteur du tourisme, on peut régler le problème du chômage. De nos jours, toutes les études démontrent que c’est ce secteur qui va le plus prospérer dans les années à venir. Le Burkina a un avantage comparatif en la matière, d’abord l’aspect culturel mais aussi le tourisme qui reste très peu valorisé. Le PNDES en tant que boussole ne pose aucun problème. Je pense qu’il y a une cohérence dans sa structuration. C’est d’ailleurs pour cela qu’à la conférence de Paris, le gouvernement a pu avoir l’accompagnement de beaucoup de partenaires qui se sont engagés. Evidemment entre l’engagement et l’exécution, il y a peut-être des aspects qui peuvent nous échapper. 


S : En 2019, le FESPACO aura 50 ans. Sous quel signe placez-vous cet anniversaire ?


A.K.S : Il va falloir d’abord réussir l’organisation du cinquantenaire. Pour ce faire, il faut impliquer tous les acteurs pertinents du secteur du cinéma, tant au plan national qu’international. De ce point de vue, il y a un travail qui avait été entrepris et que nous avons essayé de consolider à notre arrivée. Mais il ne faut pas se voiler la face. Si le Burkina veut garder son rang de premier pays du cinéma africain, il va falloir essayer de faire les choses autrement en n’ayant pas de complexe et en appelant aux idées de tout le monde. Il y a nombre de Burkinabè et de non-Burkinabè qui attendent seulement qu’on leur fasse appel. Je ne parle pas du contenu des films. Il y a des techniciens qui y travaillent. Mon défi est le volet communicationnel. Mon objectif est qu’à la fin de la 50e édition du FESPACO, plus personne ne conteste encore le leadership du Burkina Faso. La communication étant au cœur de tout, si vous communiquez mal sur ce que vous faites de bien, vous perdez du temps. Même le faux peut être habillé d’une bonne politique de communication qui va faire croire que c’est du vrai. Je trouve que la communication n’est pas suffisamment prise en compte dans les événements organisés par l’Etat. Je l’ai vécu avec la Semaine nationale de la culture (SNC). Quand j’ai vu le budget dérisoire de la communication, j’étais scandalisé. Je suis en train de me battre pour que ça change. Aujourd’hui, le FESPACO est menacé par un certain nombre de festivals. On parle de ces festivals, mais ce n’est pas tout à fait dans le contenu. C’est beaucoup plus dans la communication. Je crois que c’est cela le grand défi. Je pense que le gouvernement l’a compris.  En tout cas, le président du Faso est très engagé à mes côtés pour que le festival soit le mieux réussi. 


S : Le budget du FESPACO est toujours supporté par l’Etat burkinabè. A quand le financement panafricain ?


A.K.S : Il faut faire attention au financement africain. Je partage un peu cette vision, mais vous savez très bien que beaucoup de pays veulent nous arracher le FESPACO. Ils estiment que le Burkina Faso est un petit pays qui ne devrait pas avoir le plus grand festival du cinéma en Afrique. Vous savez que celui qui donne plus d’argent est souvent celui qui commande le plus. Je pense qu’il faut garder la dimension panafricaine du FESPACO dans la participation des acteurs et que nous marquions notre souveraineté dans l’organisation. En revanche, de mon point de vue, après le cinquantenaire il faut repenser le statut même du FESPACO. Je suis choqué, et je le dis à tous les grands cinéastes que je reçois, de voir qu’après 50 ans de cinéma, il n’y a pas de rentabilité de cet art pour l’Etat burkinabè. Car, à l’évaluation, la contribution du FESPACO dans les richesses nationales est faible alors que le cinéma est une grosse industrie. Par exemple, selon les chiffres à ma disposition, Nollywood, rapporte annuellement à l’Etat nigérian 5 milliards de dollars, soit trois 3000 milliards de francs CFA. Ce qui dépasse le budget du Burkina. Voyez-vous combien rapporte un seul secteur. Les Nigérians n’ont lancé Nollywood qu’en 1990. 


 S : C’est d’ailleurs la question que nous allions vous poser. Pourquoi après 50 ans, on n’a pas encore une industrie cinématographique au Burkina Faso ?


A. K. S : C’est parce que simplement, on n’en a pas voulu. Je ne suis pas un libéral, mais je pense qu’il faut faire la part des choses entre ce qui est du domaine de l’Etat et celui du privé. L’industrie cinématographique est une activité éminemment privée, qui  a besoin de l’accompagnement de l’Etat dans le sens de la régulation et de la définition des normes. Il n’appartient pas à l’Etat de financer des films.  Un film est un produit commercial. Il faut se donner les moyens de convaincre des opérateurs privés, parce que c’est eux qui ont pour vocation d’investir pour avoir de l’argent. On est resté dans un cinéma de type symbolique où chaque fois on fait recours à l’Etat. Or, l’argent de l’Etat ne nous responsabilise pas assez. On le prend et on ne répond de rien. Et personne ne va vous demander des comptes. Mais si vous partez dans une banque, il faut convaincre le banquier de la pertinence de votre projet et de ce que chaque partie va gagner. Si vous allez voir un opérateur privé, il faut le convaincre. C’est ça qui crée la compétition, l’émulation et qui vous pousse à perfectionner ce que vous faites. La réalité, c’est que l’Etat n’a même pas les moyens. Il doit s’occuper de la santé, de l’éducation, de la culture, etc. Je pense qu’il y a des efforts à faire. Nollywood, c’est un million d’emplois, mais qu’est-ce que les gens regardent sur les chaînes de nos télévisions ? J’ai dit aux cinéastes que c’est bien de faire de longs métrages. Mais un film, on le fait pour qui ? C’est pour le public.  Comme on dit en économie, quand vous voulez produire quelque chose, faites une étude de marché. Est-ce que ce que vous êtes en train de faire intéresse les gens ? Aujourd’hui, la préférence de nos populations, ce sont les séries. Par exemple, les Burkinabè les plus connus aujourd’hui en Afrique après Thomas Sankara, ce sont les « Bobodiouf ». Il a fallu que je devienne ministre pour que ceux-ci puissent bénéficier d’un appui du ministère de la Culture. Ils ne l’ont jamais eu auparavant. A la télévision nationale, il y a la série « Affaires publiques » qui a disparu. Or, c’était l’une des séries les plus suivies. Pour faire ce genre de série, on n’a pas besoin de milliards de francs CFA, mais de petits moyens et ça se consomme plus facilement. Il faut qu’on change cette vision des choses. Il faut que le cinéma s’ouvre. Le FESPACO ne peut pas être un EPE, ça ne va pas marcher. Bon an mal an, l’Etat va injecter 200 ou 250 millions francs CFA, on ne pourra rien faire avec. Il faut permettre à des opérateurs privés d’intégrer la gestion du FESPACO. C’est vrai que le FESPACO ne fait pas tellement dans la production, mais il faut y réfléchir. Pourquoi il ne ferait pas à la fois la production et la distribution ? Où trouve-t-on les films pour les acheter ? Aujourd’hui, depuis son bureau, on devrait pouvoir acheter le film qu’on veut. Cela veut dire qu’on doit pouvoir disposer de plateforme qui devrait permettre d’accéder à cela. C’est valable pour la musique. On est confronté au phénomène des pirates, mais on n’y peut rien. Mais il faut de façon intelligente, résoudre le problème autrement à travers l’utilisation du numérique. Il y a des Burkinabè dans le monde qui peuvent nous aider à avoir des logiciels de gestion de tout cela. 


S : L’Etalon d’or de Yennenga n’a plus été remporté par un cinéaste burkinabè depuis plusieurs années. Est-ce à dire que les films burkinabè ne sont pas compétitifs ?


A.K.S : Je pense que les Burkinabè ont suffisamment démontré leur capacité en matière de cinéma. Nous avons connu des cinéastes de très grande renommée. Feu mon grand frère Idrissa Ouédraogo en était un. On a actuellement Gaston Kaboré, Saint Pierre Yaméogo, etc. De grands cinéastes, il n’y en a pas assez dans d’autres pays. De ce point de vue, on ne peut pas dire qu’il y a un problème de qualité. D’ailleurs, ce n’est pas parce qu’on organise le FESPACO qu’on est obligé de remporter l’Etalon d’or. C’est une compétition.


S : Justement, c’est la qualité des films qui est primée…


A.K.S : Il y a un raisonnement dangereux au Burkina. C’est de dire, que c’est parce que c’est ici qu’on organise que les Burkinabè doivent gagner. C’est une compétition et c’est le jury qui apprécie de façon souveraine la qualité du travail. L’Etat, lui, il accompagne. En tout cas, cette année, le président du Faso a pris l’engagement de donner un milliard de francs CFA aux cinéastes. Chacun de ceux qui ont bénéficié de cet argent est en train de travailler sur le terrain. L’objectif étant que les gens ne prétextent plus de la faiblesse des moyens pour ne pas faire un travail de qualité. Je ne peux pas parler du passé, parce que je n’étais pas là. Ils ont eu des moyens. Est-ce que ces moyens leur ont été remis à temps, je ne peux pas l’affirmer. C’est la faute aussi aux acteurs du cinéma, parce qu’il y avait une guéguerre entre eux. C’est le problème au Burkina. Dès qu’on dit qu’il y a l’argent, les gens croient que c’est pour se partager. C’est comme un morceau de viande et chacun vient couper sa part. On ne peut pas se développer avec cet état d’esprit.  J’ai reçu des  instructions du chef de l’Etat et on a tranché. On a décidé de financer deux longs métrages à hauteur de 350 millions de francs CFA chacun et  le reste aux autres. L’idéal est qu’il faut donner ce soutien deux ans  à l’avance. C’est ce que les techniciens m’ont dit et je suis d’accord. Il ne faut pas attendre l’année de l’événement pour le faire. Si par exemple, on veut préparer 2021, il faut que dès 2019, ceux qui ont des projets commencent à y travailler. L’un des problèmes auxquels on est confronté, c’est qu’aujourd’hui beaucoup de pays s’intéressent au cinéma, parce qu’ils ont compris qu’il y a de l’argent là-dedans. Alors qu’il y a 15 ou 20 ans, nous étions les seuls dans le cinéma. Par exemple au Mali, l’Etat a mis en place un fonds de soutien au cinéma, qui tourne autour de 6 milliards de francs CFA alors que nous, nous somme à un milliard. Toutefois, nous avons un avantage comparé, car eux ils commencent là où nous sommes déjà passés. Je pense que la meilleure façon de s’en sortir dans ce secteur est de l’ouvrir un peu plus au privé. Vous voyez les salles que Canal Olympia réalise, c’est entre 300 et 400 millions de francs CFA. 
 


S: Comment vous appréciez ces investissements?
 
A.K.S : J’apprécie positivement, parce qu’on ne peut pas développer l’industrie du cinéma s’il n’y a pas de salles. On dit que les gens ne visitent pas les salles de cinéma, mais si l’infrastructure dans laquelle vous devez aller suivre le film reste à désirer, il y a problème. Quand vous regardez les salles de canal, vous êtes curieux d’y entrer. C’est du domaine du possible, pas forcément de l’Etat. Je m’adresse là aux opérateurs économiques burkinabè qui ont beaucoup d’argent, parce que ce que Canal Olympia fait c’est un choix stratégique.  Il sait très bien que ce n’est pas aujourd’hui qu’il rentabilisera cela, mais que demain l’industrie du cinéma va rapporter beaucoup. En effet, la tendance en Afrique c’est qu’on aura de plus en plus une classe moyenne, qui aura un niveau de revenus assez important et vous savez que quand les gens ont un peu d’argent, les loisirs les intéressent. C’est plutôt sur ça que eux ils tablent, comme nos opérateurs veulent investir aujourd’hui et rentabiliser immédiatement, il y a un problème. C’est comme l’hôtellerie et le tourisme. Les gens viennent mettre leurs milliards ici aujourd’hui, qu’est- ce qu’ils gagnent avec le contexte ? Mais c’est de la stratégie, la prospective. Ils recoupent toutes les études et ils savent que dans 15, 20 ans le niveau de revenus des Africains va augmenter et les gens vont voyager, car ce sont les gens qui ont un peu d’argent qui voyagent. Naturellement, il faut s’inscrire dans cette même logique. Il faut que nos opérateurs, pour même sauvegarder la souveraineté du Burkina dans ce domaine, s’y investissent. Mais j’ai demandé à mes techniciens que nous rencontrions la chambre de commerce et d’industrie avant le FESPACO,  parce que souvent ce n’est pas que les gens ne veulent pas mais il faut les sensibiliser, il faut leur donner la bonne information sur ce qu’ils peuvent gagner dans tel ou tel secteur. Si vous aidez un jeune à produire un film aujourd’hui, ça va vous rapporter beaucoup d’argent. Vous voyez, l’Union européenne vient d’opérer une réforme sur  les droits d’auteurs, rien qu’hier (NDLR : mercredi 12 septembre). Vous avez vu la masse d’argent générée par les droits d’auteurs. On parle de près de 516 milliards d’euros. On ne peut même pas évaluer ça en francs CFA. Mais là encore en Afrique, les gens préfèrent import-export, commerce général comme dit le Pr Laurent Bado, au lieu d’investir dans ces secteurs. Nos jeunes ont du talent, ils ont besoin d’un peu de moyens. Il faut peut-être que nous travaillions sur tous ces aspects.


S : Votre département est impliqué dans la réalisation d’un certain nombre de chantiers,  notamment la mosquée de Dioulassoba, et le ciné Guimbi. Où est-ce que vous en êtes ?


A.K.S : Ça avance bien. Je sais que le  ministère a investi 150 millions dans la réhabilitation de la mosquée de Dioulassoba. Je suis venu trouver le projet. Il fallait le continuer parce que la mosquée  de Dioulassoba est un patrimoine de notre culture, c’est un site touristique. Je dois dire que le ministère a fait beaucoup d’efforts, parce que sur les 150 millions de francs CFA, nous avons déjà payé 135 millions de francs CFA  et il reste 15 millions de francs CFA. Quand l’Etat consent des efforts, il faut savoir apprécier. Quand mon directeur des affaires financières (DAF) a un peu d’argent, il est obligé d’arbitrer entre payer des subventions et payer des dettes. Si on ne  paye pas les dettes, c’est  des entreprises qui vont  fermer et ce sont des emplois qui vont disparaître. Il ne faut pas exagérer. On l’a fait aujourd’hui pour les musulmans, il faut qu’on s’apprête à le faire aussi pour les catholiques,  pour les protestants. Il faut aussi le faire pour ceux qui ne croient pas en Dieu. C’est ça le vrai problème. Le ciné Guimbi est une initiative citoyenne. Le ministère n’a pas décidé de leur apporter un appui direct au plan financier. Ils m’ont écrit pour exprimer le  besoin en termes financiers. Si on ne peut pas avoir des acteurs pour réhabiliter les salles de cinéma, quand ce genre d’initiatives sont prises, il faut que nous puissions les appuyer. 


S : Il y a la cinémathèque de Ouagadougou qui se trouve dans des conditions déplorables. On parle d’une absence de climatisation.  Cette structure n’est-elle pas en péril ?


A.K.S : On m’a posé le problème. Mais comme je le dis, quand vous êtes un technicien, vous posez le problème, vous faites le diagnostic et vous proposez les solutions, et le ministre décide sur la base de cela. On me dit cinémathèque, je ne sais même pas ce que c’est. C’est un langage qui est déjà compliqué. La cinémathèque est une sorte de mémoire  et je pense que c’est important. Mais je n’ai pas vu de propositions. C’est vous qui dites que c’est un climatiseur qui manque,  je pense que le problème doit être beaucoup plus compliqué que la simple climatisation.  Mais, il faut proposer des solutions, un plan, mais un plan réaliste parce qu’il  a des gens qui vous apportent des projets où on sent que c’est pour manger, il n’y a rien d’important. C’est là que je ne m’entends pas avec certaines personnes. On ne peut pas dire, qu’il n’y a pas d’argent et le peu qu’il y a les gens veulent « caler ». Vous voyez, on m’insulte, les artistes se plaignent que rien ne bouge, parce que j’estime que le peu d’argent qu’il y a, il faut le mettre dans des projets structurants. Le ministère n’est pas là pour donner des 200 000 ou 300 000 francs CFA, ce n’est pas un ministère de l’action sociale. Je suis désolé de le dire, mais le rôle de mon département ce n’est pas de produire des CD pour de artistes. Si vous voulez chanter, faites votre plan et allez voir un producteur et si c’est bon il vous produira et il va aussi en tirer profit.  


S : Comment appréciez-vous la musique burkinabè dans son ensemble ? 


A.K.S : Je pense qu’il y a des artistes talentueux. Malheureusement, comme on est un pays où on ne fait pas la promotion des gens talentueux, des meilleurs, ça fait que ces gens- là, d’une certaine manière, sont marginalisés. Sinon il y a des grands artistes, de haut niveau. 


S : Est-ce que vous avez un plan dans ce sens ?


A.K.S : Déjà, un des défis, c’est de créer une plateforme qui permet d’acheter la musique burkinabè. En fait, c’est le défi de la distribution. Quand vous voulez la musique burkinabè, vous ne savez même pas où la trouver. Aujourd’hui on ne peut plus se déplacer dans les kiosques. Les gens n’ont plus ce temps-là. Je pense qu’il faut faire comme dans certains pays, il faut qu’on mette en place une plateforme numérique avec peut-être l’appui du BBDA, de sorte que tous ceux qui font la musique puissent être répertoriés.  Si vous voulez acheter, vous vous rendez là-bas. Moi je crois qu’il faut promouvoir les excellents et surtout la musique traditionnelle. Je crois que le Burkina a une plus-value à ce niveau. C’est ce qu’on tente de faire à la SNC. Dans le cadre de la SNC, j’ai pour obligation de promouvoir les artistes qui ont été primés. Quand vous partez en Europe pour un concert, ce n’est pas la musique moderne qui intéresse les  gens mais celle du terroir. Je pense que nos artistes doivent être imaginatifs, comment partir de la musique du terroir  vers la modernité. Quand vous prenez le zouglou ivoirien c’est un rythme du terroir qu’ils ont adapté. C’est aussi le cas de la musique nigérienne, ghanéenne. Ici, nous avons le « warba », les danses gourounsi (mes esclaves), les danses en pays gourmantché, le « liwaga » ; mais le passage à la modernité tout en gardant l’essence n’est pas encore effectif. 


S : En côte d’Ivoire, les anciennes gloires de la musique touchent une pension. Est-ce qu’au Burkina on peut s’attendre à une telle pratique, pour éviter aux doyens de demeurer dans la précarité ? 


A.K.S : Ce n’est exact ce que vous dites. Il n’y a pas de pension, c’est face à la précarité des anciennes gloires que l’actuel président ivoirien a pris l’engagement sur ses fonds de souveraineté de leur verser une indemnité évaluée à peu près à 300 000 francs CFA par mois. Ce n’est pas un mécanisme institutionnalisé. 
 
S : Est-ce qu’on ne peut pas le faire ici ?


A.K.S : On ne peut pas le faire ici. Les gens sont venus nous voir avec cette idée. Mais connaissez-vous le montant du fonds de souveraineté du président du Faso ? Ce n’est pas la même chose. 


S : Où en êtes- vous avec le statut de l’artiste ?


A.K.S : C’est signé. Le décret sur le statut de l’artiste date de 2013 et dans ce décret, il est prévu un arrêté conjoint entre le ministère de la Fonction publique et celui de la Culture. Quand on m’a posé le problème dès que je suis arrivé, immédiatement on a fait des consultations et j’ai signé l’arrêté. Il est actuellement au ministère de la Fonction publique. Cela faisait cinq ans, que personne n’en parlait, il faut me le reconnaitre. C’est un problème de principe. C’est comme l’histoire de la carte professionnelle des journalistes à l’époque. Mais vous savez, il y a l’arrêté et il y a la mise en œuvre. La question du statut est très importante pour les artistes. A partir du moment où vous n’avez pas un statut d’artiste, vous êtes dans l’informel et quand vous êtes dans l’informel il y a du tout et n’importe quoi à la fois. Tout le monde se proclame artiste, écrivain, sculpteur. Le texte est un début d’organisation, de régulation. Ce qui va leur permettre finalement de vivre de leur art. Quel est ce métier que vous exercez qui ne peut pas vous faire vivre. Il y a un problème ! Vous les journalistes, vous le savez. J’ai beaucoup travaillé sur les questions des médias et c’était la même chose. Nous nous sommes battus pour que vous ayez la carte de presse, même si certains d’entre vous insultent les gens comme nous autres qui avons passé toute notre vie à défendre la liberté de la presse. Personne n’y croyait !
 Quand nous disions de dépénaliser les délits de presse, tout le monde (gouvernement, députés), nous prenait pour des zombies ! Mais au nom de la liberté de la presse, on s’est battu et c’est ce qui permet aux gens de dire  aujourd’hui, ce qu’ils veulent. C’est un peu la même chose, dans le monde des artistes. Dans ce milieu, il y a de la débrouillardise. 


S : On assiste parfois à des dérapages lors des sorties des masques.  Comment comptez-vous régler ce problème ?


A.K.S : Ce n’est pas un problème de loi, ce sont des troubles à l’ordre public. Il faut qu’on échange avec les populations pour qu’elles comprennent que si Bobo-Dioulasso était une ville d’à peu près 30 000 habitants il y a 30-40 ans ; aujourd’hui c’est une ville moderne avec près d’un million d’habitants. Et des choses que l’on pouvait faire dans un village ne sont plus possibles dans le cadre d’une ville. Mais, il faut que l’on se parle. C’est un problème de sensibilisation, et non de loi. 


S : La fréquentation des musées pose problème. Ce sont des édifices qui passent pratiquement pour objets de décoration.  Qu’est-ce qui est fait pour susciter davantage d’engouement autour des musées ?


A.K.S : Vous savez, les musées sont notre mémoire, c’est notre identité. Le musée est ce qui permet à la génération actuelle de savoir que ceux qui l’ont précédé dans le long temps avaient un génie créatif, ce qui brise les complexes. Le problème qu’on a souvent en Afrique, comme on ne connait pas notre parcours, on croit que tout est venu du Blanc alors que sur bien d’aspects nous sommes en avance sur les Blancs et ce sont les musées qui nous permettent de sauvegarder ces aspects. L’état du musée national pose problème. Je crois qu’il y a deux types de défis. Dans un premier temps, celui communicationnel, il faut en parler, il faut expliquer aux Burkinabè ce que c’est qu’un musée, qu’est-ce qu’il y a d’important dans un musée…Si vous partez en Europe, vous ne finissez pas votre séjour sans qu’on ne vous emmène visiter un musée, il faut qu’on explique ça aux gens. Dans un second temps,  il faut qu’il y ait des infrastructures autres que les musées, c’est-à-dire que l’on vient pour autre chose qui attire plus et puis on va au musée. Il y a un de nos compatriotes qui veut installer un parc d’attraction ultra moderne sur le site du musée national, un endroit où les gens viendront avec leurs enfants, et c’est important. Il a contacté le ministère. Par exemple, avec l’Assemblée nationale, je souhaite que la salle d’exposition des œuvres d’art, soit transférée au musée. Ainsi, quand les gens iront voir les œuvres d’arts, ils iront également au musée. Si on ne prend pas en compte cette question, c’est un pan entier de notre histoire qui risque de disparaître.


S : Il y a un projet de construction d’une bibliothèque nationale digne de ce nom depuis dix ans. Aujourd’hui, ce projet se résume en une maisonnette à Ouaga 2000… 


AKS : Le musée, tout comme la bibliothèque nationale, est un élément important de notre culture, parce que la bibliothèque doit permettre de sauvegarder un certain  nombre d’œuvres au plan culturel, intellectuel. Quand vous regardez, dans certains pays, la bibliothèque nationale est imposante par elle-même. C’est un lieu très important en termes  de mémoire. On va trouver une solution avec l’aide de la Coopération indienne. Les Indiens ont décidé de faire don d’un palais de congrès ultra moderne sur le site de la bibliothèque nationale et nous sommes très avancés sur le dossier. Leurs ingénieurs sont venus. La maisonnette  va donc bientôt disparaître. Ce n’est pas un problème de volonté mais de ressources, c’est ce qui fait que les choses n’avançaient  pas. 


S : Est-ce que cette année on va assister à une édition du SITHO ?


A.K.S : A titre personnel, j’avais un problème avec le SITHO, parce que l’organisation d’évènementiels, n’est pas du ressort de l’Etat. Le rôle de l’Etat dans le tourisme, c’est la régulation. Mais ceux qui tirent des bénéfices sont les acteurs du privé, ce sont eux qui ont intérêt à ce que le tourisme prospère. L’Etat a un intérêt indirect, à travers les impôts, les taxes. Le SITHO, c’est l’activité des hôteliers et autres. Or, quand je suis venu, il y avait une bagarre terrible entre les hôteliers et les cadres du ministère autour de cet évènementiel. Dieu merci, le président du Faso lui-même a donné une instruction en Conseil des ministres pour mettre fin aux  doublons dans les évènementiels. Tout ce que le privé peut faire, que l’Etat se retire. Il y avait des réticences, mais on est arrivé à un accord. Quand on organisait le SITHO, c’était la fête des fonctionnaires. Le budget même est ridicule (100 millions de francs CFA). Cela ne sert qu’à payer les perdiems, sinon rien d’autres. Vous avez quelques fonctionnaires qui se réjouissent, mais zéro retombée pour le Burkina. Or, si on implique le privé, si tous les hôteliers se cotisent, on aura un budget plus important et l’Etat apportera son expertise technique et une subvention. Nous allons mettre à profit l’année 2018 pour arrêter les textes sur la meilleure organisation possible de l’évènement pour le tenir en 2019. Nous allons sous peu aussi avoir une réflexion globale  sur la réforme du secteur touristique. 


S : Est-ce à dire que le tourisme burkinabè ne se porte pas bien ?


A.K.S : Ce n’est pas que le tourisme burkinabè ne se porte pas assez bien. Mais je pense qu’on peut avoir plus que ça. Les statistiques aujourd’hui,  nous démontrent que le Togo qui était un petit pays, géographiquement parlant, engrange beaucoup plus de visiteurs que nous. Le tourisme leur rapporte beaucoup plus. J’étais au Rwanda, ils sont à plus d’un million cinq cent mille touristes. Nous sommes autour de 500 000, or quand je regarde sur plusieurs points, nous avons beaucoup d’atouts mais il faut mieux organiser tout cela, il faut mieux structurer. 


S : Hormis la fréquentation et l’entretien des sites touristiques, que faites-vous pour leur gestion.  On pense notamment aux Ruines de Loropeni, inscrit dans le patrimoine mondial de l’UNESCO?


A.K.S : Ce sont des dysfonctionnements qui n’ont pas besoin d’explication. Il y a un travail énorme à faire en termes de visibilité. Ma vision est que tout ce qui tourne autour des sites (hôtel, restaurants, aires de repos …) ne soit pas une affaire de  l’Etat. Il faut convaincre les riverains, les populations à investir sur ces sites. Le rôle de l’Etat à la limite, est d’ouvrir les routes, approvisionner en électricité, etc. mais après ces commodités, il faut léguer le reste à des privés nationaux qui vont valoriser et faire des économies. Par exemple, ce que le ministère peut faire à Loropeni est de bien délimiter le site et mettre un mur de protection. Depuis 2009, si chaque année on construisait progressivement, à ce jour on aurait achevé la clôture. J’en ai discuté avec un patron de société d’Etat qui affirme être prêt à nous accompagner. 


S : Quel bilan faites-vous de la mise en place du Fonds de développement culturel et touristique (FDCT), censé permettre aux acteurs d’avoir des financements pour réaliser leurs projets ? 


A.K.S : Le bilan est satisfaisant. C’est un fonds qui a l’estime et le respect des partenaires. D’ailleurs très bientôt, l’Union européenne va appuyer davantage le fonds qui va passer probablement de 2 à 4 milliards de francs CFA. Parce que c’est une expérience, qui suscite de l’intérêt auprès des partenaires. Et nous aussi nous sommes satisfaits des conditions dans lesquelles ce prêt est exécuté. Parce que pour qu’un projet soit éligible, il faut avant tout être sérieux dans son montage. Car l’histoire des fonds au Burkina Faso  a parfois été un gouffre financier pour l’Etat. Et leur utilisation est parfois politisée. Mais l’équipe qui dirige ce fonds aujourd’hui fait un excellent travail. Certes, on peut parfois critiquer les conditions d’acquisition, mais il faut bien que cela soit difficile si on veut pérenniser le fonds. L’allocation au titre de l’année 2019 sera de l’ordre d’un milliard de francs CFA au même titre que 2018. 


S : Monsieur le ministre, à ce qu’on raconte, l’Office national du tourisme (ONTB) est aujourd’hui une institution qui ne tient qu’à un fil. Comment expliquez-vous cela ?


A.K.S : L’ONTB est une institution grabataire. Et c’est malheureux.  Parce que conformément à ses statuts, elle est une structure qui devrait avoir la charge de la promotion du secteur touristique. Si vous avez l’état de santé de notre secteur touristique, vous comprendrez du même coup celui de l’ONTB. Mais c’est un des chantiers sur lesquels je suis en train de m’investir. L’ONTB est un EPE. Sa principale ressource était la taxe de développement touristique. Mais depuis un certain temps, avec les réformes opérées au niveau de l’administration, précisément avec le principe d’unicité des caisses, les taxes sont reversées dans les caisses de l’Etat. Du coup, l’ONTB n’a plus ces fonds sur lesquels il s’appuyait pour faire la promotion du tourisme. Donc avec son budget ridicule d’à peine 100 millions francs CFA, il ne peut rien faire. Or si nous voulons asseoir un développement véritable du tourisme, il faut une structure qui pèse. Il faut tout d’abord renforcer l’indépendance de la structure. Deuxièmement, le directeur général de l’ONTB doit être un « mogo puissant » de la république et non un fonctionnaire qui n’attend que son salaire à la fin du mois.  Dans ma vision, le DG de l’ONTB doit être recruté par appel à candidature. Et il faut lui donner un salaire conséquent, car le travail qu’il fait rapporte beaucoup de ressources au pays, avec un contrat clair et une équipe de combat. C’est pour cette raison que nous disons qu’il faut changer le statut. Mais contrairement à ceux qui pensent qu’il faut le supprimer et le ramener au ministère, moi j’estime qu’il peut apporter beaucoup pour peu que nous y apportions des ajustements. Le ministère a un autre rôle, mais le commercial du tourisme doit être ailleurs. 




S : La situation sécuritaire met à mal le tourisme avec les attaques d’hôtels et de restaurants.  Qu’est ce qui est fait pour  rassurer les populations par rapport à la fréquentation de ces sites ?


A.K.S : Dans tous les pays (France, Etats-Unis, etc.), on attaque des gens. C’est un problème d’époque. Mais comment en parler. Ici, nous on parle du phénomène comme si à tous les coins de rue on attaque. Or si un étranger séjourne au pays il sera surpris. Tout dépend de la communication, que nous faisons autour du fléau. Sinon ce n’est pas un problème du gouvernement. Le gouvernement se donne les moyens d’endiguer le terrorisme. A chaque endroit,  les FDS travaillent pour sécuriser la population. Mais très peu sont ceux qui en parlent. Cependant, lorsqu’il y a attaque, c’est le buzz. Le gouvernement a facilité l’acquisition du matériel de sécurité, mais il faut que les hôteliers soient plus transparents. J’ai eu des échanges avec ces derniers, afin de transmettre leurs préoccupations au chef de l’Etat,  qui prend la question des hôtels à bras-le-corps. 


S : Récemment le parc d’Arly a été inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.Malheureusement la menace terroriste dans la zone est de plus en plus réelle. Doit-on craindre un retrait de ce site du patrimoine mondial ? 


A.K.S : Non ! C’est un patrimoine qui appartient à trois pays maintenant, à savoir le Burkina Faso, le Benin et le Niger. Le risque terroriste ne peut constituer un motif de son retrait.  Mais, pour dire vrai, je suis très optimiste, il n’y a pas de risque. Je suis sûr que ce qui s’y passe prendra fin et les touristes pourront reprendre leurs activités. 


S : Depuis un certain temps, le pays fait de plus en plus l’objet d’attaques. Mais ces attaques ne sont pas toujours revendiquées.  Qui en veut au Burkina selon ?


A.K.S : Au début, les attaques étaient revendiquées mais celles auxquelles nous faisons face à ce jour s’analysent comme des actes de déstabilisation. Mais je ne saurais vous dire qui en veut au pays. J’analyse juste ce qui se passe. A mon avis, c’était prévisible dans la mesure où nous avons fait une insurrection et après, la façon dont on a régler les problèmes a dû susciter des mécontentements chez certains individus, dont le but aujourd’hui est de faire échouer le gouvernement. Ils veulent distraire l’exécutif, afin de l’empêcher  de se concentrer sur les vrais défis du développement pour après l’accuser d’avoir échoué.


S : Est-ce que vous pensez aux anciens dignitaires ?


A.K.S : Non ! Je ne pense à personne.  Seulement, il faut relever que l’insurrection populaire d’octobre 2014 est inachevée. 


S : Qu’est-ce que vous sous-entendez par insurrection inachevée ?


A.K.S : Je pense qu’on n’a pas courageusement situé les responsabilités. Toute chose qui fait penser à certains que l’insurrection a été une erreur. Ce qui a permis aux gens de se réorganiser très rapidement. Je veux dire simplement que si nous avions été efficaces dans les procédures judiciaires pour situer les niveaux de responsabilités, peut-être qu’on ne serait pas là aujourd’hui à dire qui a fait quoi  qui n’a pas fait quoi. Je pense que les hésitations du système judiciaire ont fait la part belle à certaines personnes. En effet, à partir du moment où la justice n’a pas dit qu’un tel a fait ci ou ça, on ne peut pas savoir ce qui s’est réellement passé. Alors que si la justice avait vite fait le point pour situer les responsabilités, certains seraient condamnés et à ce jour d’autres seraient toujours en train de purger leur peine. Par ailleurs, si la justice vous a blanchi, désormais vous devenez un citoyen normal, vous n’êtes ni marginalisé, ni mécontent. C’est ce qui nous a fait penser à une insurrection inachevée. Ainsi on a créé une situation confuse en ne réglant pas de façon réelle les problèmes.


 S : Voulez-vous nous dire par insurrection inachevée, que le choix opéré (les hommes élus) par les Burkinabè après la transition n’est pas le bon ? 


A.K.S : Non ! Ce n’est pas ce que je veux dire. Je reprécise mon idée. L’insurrection est inachevée, parce que la suite n’a pas réglé les problèmes qu’elle a suscités. Donc, on est dans une situation qui ressemble à avant, car on n’a pas réglé courageusement un certain nombre de problèmes. Par exemple, la réconciliation. Comment voulez-vous vous réconcilier si aucun des acteurs ne reconnaît avoir fait du tort à la société ? C’est difficile. Et tout ça c’est parce qu’on n’a pas essayé de régler tous les aspects. Ceux qu’on considère comme étant les bourreaux se réclament être  victimes. 


S : Fallait-il effectué  une purge selon vous ?


A.K.S : Je ne parlerai pas de purge, mais il fallait appliquer les mécanismes juridiques qui existent via des procès. Par exemple, il y en a qui sont soupçonnés d’avoir détourné de  l’argent et leurs noms sont dans des rapports, il fallait les juger. Certains ont été accusés de crime. Ces derniers devraient également suivre le même procédé et rien de plus.


S : Mais quelle est la solution dans la résolution de ces problèmes ?


A.K.S : L’institution judiciaire. Les gens n’y croient pas mais la justice n’a jamais été aussi indépendante comme c’est le cas aujourd’hui. Et je parie que le président du Faso n’est pas capable de donner des instructions aux juges dans le cadre d’une procédure. Les juges disposent maintenant de tous les outils, mais est-ce qu’ils ont les éléments techniques nécessaires ? Car, les cas sont assez complexes. C’est ce qui crée le climat auquel nous assistons. 


S : Le 29 septembre l’opposition sera dans la rue pour dénoncer la « malgouvernance » du MPP. Est-ce que cela peut être vu comme l’expression d’une vitalité démocratique au Burkina Faso ?


A.K.S : Oui, la vitalité démocratique est claire. Et je crois que personne ne peut contester cela. Moi je n’appelle pas ça démocratie, c’est plutôt du démocratisme parce que ça va dans tous les sens. La démocratie implique la liberté et la responsabilité. Malheureusement, au Burkina il y a la liberté mais la responsabilité manque parfois. Les gens sont prêts à écrire pour critiquer, mais lorsqu’il s’agit de répondre de leurs actes ils ne sont pas pour. Le principe de la démocratie veut que la majorité gouverne en respectant l’opposition et non que la majorité gouverne avec l’opposition. Et le Burkina Faso a dépassé ce stade. La marche de l’opposition dans un contexte sécuritaire déjà tendu, n’est pas opportune. Elle va contribuer à perturber de l’intérieur la veille des Forces de défense et de sécurité (FDS). Or, tout ce qui peut distraire les FDS est à éviter en ce moment. Parce que quand les forces obscures frappent, ni l’opposition ni la majorité ne sont épargnées. C’est pour cela que dans les démocraties établies, à situation exceptionnelle, attitude exceptionnelle. Quand je regarde les points qui motivent la manifestation, on peut formuler des réserves. On dit que le pouvoir n’assure pas la sécurité des Burkinabè. Mais en quoi ? Or aujourd’hui si vous remarquez, tous les efforts du gouvernement sont concentrés sur la lutte contre l’insécurité. Le pire est que notre situation est assez complexe. Parce que lorsque l’ennemi vient de l’extérieur, vous pouvez facilement le combattre. Mais s’il est de l’intérieur, il est très difficile à contrecarrer. Ce qui se passe dans la région de l’Est n’est pas du terrorisme, mais plutôt une entreprise de déstabilisation.


S : Face à la déstabilisation dont vous parlez, le gouvernement a-t-il songé à instaurer un Etat d’urgence à l’Est ?


A.K.S : Personnellement, je suis favorable à cela. Il faut le faire pour une période donnée. Cela va permettre de savoir exactement ce qui se passe. 


S : L’opposition craint également  que la diaspora de puisse  pas voter en 2020.  Votre commentaire ? 
A.K.S : En quoi la diaspora ne va pas voter ?


S : Parce la diaspora ivoirienne est majoritairement détentrice de la carte consulaire qui est un document invalidé dans le processus de vote.


A.K.S : Mais c’est faux. En Côte d’Ivoire, sur les 900 mille personnes possesseurs de la carte consulaire, 300 mille ont déjà la CNIB et un grand nombre a le passeport. Et le gouvernement a entrepris une vaste campagne d’établissement des CNIB. D’ailleurs, au Burkina Faso est ce que tout le monde a la CNIB ? Qui se plaint pour cela ? Personne. C’est un faux débat. Juste une question éminemment politicienne. C’est aussi comme les lieux de vote. Par exemple, selon la loi électorale, le vote doit se dérouler dans les ambassades et dans les consulats, parce que ce sont les prolongements légaux du territoire. C’est dans les pays africains, notamment avec les accords de la CEDEAO, qu’on se permet de voter en dehors de ces représentations, en raison souvent de la configuration de la diaspora. Comment voulez-vous faire de l’exception, la règle ? Une chose est sûre, le gouvernement détient des informations que les autres n'ont pas. en 2020, la Côte d'Ivoire et le Burkina Faso sont en élection au même moment. Les Ivoiriens seront en élection en octobre, et les Burkinabè en novembre. Et le second tour de l'élection ivoirienne va probablement coïncider avec le premier tour de l'élection dans notre pays. Ce qui rendra carrément impossible le vote. L'Etat ivoirien ne peut pas être en train d'organiser ses élections, tandis que nous organisons au même moment les nôtres sur leur territoire. Ce n'est qu'un aspect purement factuel. Or, un gouvernement responsable doit anticiper sur tout cela. Ceux qui se sont le plus battus pour ce vote à l'étranger n'ont pas, à ma connaissance, critiqué la mesure du gouvernement. Je veux parler du TOCSIN et dans une moindre mesure  de l'UNDD. Ce sont eux qui en ont fait un véritable sujet de préoccupation, et non pas ceux qui s'en font aujourd'hui les fervents défenseurs. Cela ne les intéressait pas à l'époque.
 
S : De nombreux Burkinabè auraient aimé vous voir continuer à apporter des critiques constructives sur la gouvernance actuelle et non rejoindre le gouvernement. Que leur répondez-vous?


A.K.S : La plupart des Burkinabè préfèrent Sango le critique. Quelqu'un même m'a dit un jour lors d'une conférence qu'il m'admire, mais espère que je n'accepterai jamais un poste ministériel. Voilà une bonne manière d'aimer quelqu'un (rires). C'est penser uniquement à soi-même et non aux autres. Moi j'ai fait ma part. De plus, j'appartiens à un parti politique. Vous avez un peu plus haut parlé de ma démission. Avez-vous déjà entendu parler du faux départ du Mogho Naaba? Je ne veux pas revenir sur les détails. Mais, je suis parti du parti sans jamais partir en réalité. J'analyse les faits de la société sous le prisme des normes que je connais. Je n'ai jamais injurié quelqu'un au Burkina. Je suis au gouvernement. Je l'ai dit,  je garde mon sens critique. Le jour où je ne pourrai pas exprimer ce sens critique dans le gouvernement, vous pouvez le noter, je m'en irai. Le jour où j'estimerai que je ne suis plus utile de par ma contribution  du point de vue des idées à l'ensemble de l'action gouvernementale, je m'en irai. Je ne suis pas attaché à un quelconque poste, mais j'estime qu'à partir du moment où nous avons réalisé l'insurrection ensemble, ma position aurait été délicate dans l’opposition. C'est nous qui avons muri l'insurrection  et puis elle est arrivée. Il y a eu des dégâts collatéraux que nous n'avions pas prévus. Mais, comment voulez-vous que je me retrouve avec des gens qui nient l'insurrection. Quel est le projet qui pourrait nous lier fondamentalement? Je comprenais que ça devenait dangereux pour le pouvoir de l’époque, parce que j'émettais des opinions qui le fragilisaient. Des citoyens burkinabè en raffolaient. Mais, je fragilisais le pouvoir au profit de qui ? Au profit de ceux qu'on a combattus et qui risquent de revenir. Et pour  faire ce qu'ils n'ont pas pu faire pendant 27 ans et qui nient même l'insurrection?  Il faut le dire, personne n'aurait fait mieux que ce qui est en train de se passer, car notre société est déstructurée. Il n'y a plus de valeurs. C'est cela le vrai problème auquel nous sommes confrontés. Si nous ne revenons pas à ces fondamentaux, c’est-à-dire le travail, le respect des  ainés, la solidarité, etc. tout le reste est faux. Il y a un problème de fond dû à notre égoïsme. Nos options politiques prennent en otage l'avenir des jeunes. Je l'ai dit aux jeunes depuis fort longtemps. Celui qui est mort pour un politicien  est mort comme un chien. Nous devons mourir pour des idées. Vous croyez que c'est donner un exemple à des jeunes que de les envoyer sur les réseaux sociaux attaquer des gens innocents. Pour un homme politique, cela n'est en aucune manière la voie appropriée pour conquérir le pouvoir. 


S : Le président de la CENI a annoncé la tenue du référendum. Le ministère de l'Administration territoriale et de la décentralisation dit qu'il n'en est rien. Y a-t-il absence de dialogue ou confusion de rôles?


A.K.S : Non, il n'y a pas de confusion de rôles. Je pense que techniquement la décision de convoquer le corps électoral, que ce soit pour le référendum ou les élections, est une prérogative du gouvernement. La CENI est une institution, uniquement chargée de mettre tout cela en œuvre. Tout  se fait en collaboration avec la CENI. Peut-être que dans le cadre d'une discussion, cette date a été évoquée. Toutefois, rien ne peut justifier le tollé que cet incident a créé.


S : Etes-vous personnellement favorable à la tenue d'un référendum pour adopter la Constitution au détriment de la  voie parlementaire ?


A.K.S : Je ne sais pas si vous voulez la réponse du juriste ou du ministre. Honnêtement, c'est complètement inopportun, et là c’est le juriste qui parle. Et je l'avais déjà exprimé avant d’entrer au gouvernement. Ma position n’a pas changé.  Combien de Burkinabè appréhendent le dispositif de la Constitution? Le président, le maire ou le conseiller est connu physiquement, ce qui n'est pas le cas de la loi fondamentale. Pourtant, il faut d'abord comprendre ce qui y est contenu avant de pouvoir opérer un choix éclairé. C'est ici qu'interviennent les élites dont l'une des  tâches est d'expliquer au peuple les différents enjeux. Le peuple souhaite seulement que la Constitution prenne en compte ses préoccupations. Il faut lui expliquer. Et c'est ce que nous avons fait. J'ai été membre de la commission constitutionnelle. De l'histoire du Burkina et de l'Afrique, vous ne pouvez pas retrouver une procédure de rédaction de la Constitution comme nous l'avons faite. Je l'ai expliqué à des professeurs de la Sorbonne qui m'ont dit qu'ils ont des choses à apprendre avec nous. Chaque virgule de ce projet de constitution a été négociée. Cela a été un consensus net. Le président  n'a nullement influencé  le processus de rédaction. Le pouvoir était d'ailleurs mis en minorité par rapport à beaucoup de poins. Même ceux du pouvoir se sont opposés entre eux là-bas parce que c'était objectif ce que les autres défendaient. Que cherche-t-on en voulant soumettre une telle constitution au référendum? 


S : L'opposition se trompe-t-elle quand elle propose la voie 
référendaire? 


A.K.S : L'opposition tend un piège. Elle-même n’y croit pas !  Ce piège est simple. L'opposition sait que le référendum est impopulaire. Quand le président va l'organiser, vous n'entendrez  pas le chef de l'Etat dire que c'est l'opposition qui a dit de faire cela. L'opposition sait très bien que ce  référendum n'a aucun sens. Nous avons deux options. C'est de renvoyer tout cela à la prochaine présidentielle ou réviser la constitution actuelle pour permettre son adoption par voie parlementaire.  C'est tout. A mes yeux, les constitutions américaines et allemandes sont les deux meilleures au  monde. La constitution allemande de 1949 a été adoptée par voie parlementaire, et la constitution américaine en 1887, également. Les juristes les plus chevronnés en droit n'aiment pas le référendum. La question du référendum  n'est plus un problème politique, c'est un problème patriotique. Ayons pitié de ce pays. Nous allons passer, mais ce pays doit rester. Je ne suis pas favorable au referendum. C'est clair et net.


S : Dans le cadre de la coopération, le président français, Emmanuel Macron, a décidé de rétrocéder au Benin un certain nombre de biens culturels. Qu’en est-il des biens du Burkina Faso, s'il en existe?


A.K.S : Les Béninois ont enclenché le processus de la restitution des biens un peu avant le passage du président Macron à Ouagadougou. Mais c'est surtout son discours de Ouagadougou qui est, j'allais dire, l'acte clé, l'acte majeur de cette question. Il  s'est engagé à la restitution de ces biens. Le chef de l'Etat m'a instruit de travailler sur ce dossier, c’est-à-dire faire l'inventaire de ces biens, avant d'engager des procédures. Quand vous visitez les grands musées en France, ce sont nos œuvres d'Art qui y sont exposées. Cela  génère beaucoup d'argent, ça m’étonnerait qu’ils nous les rapatrient. Mais, le président Macron a au moins pris l'engagement. Par ailleurs, deux problèmes doivent être résolus pour faciliter les choses. D'abord, aucun pays africain ne pourra gagner ce combat tout seul. Nous sommes insignifiants à titre individuel. Il faut en faire une revendication de l'Union Africaine ou de la CEDEAO. Deuxièmement, il faut qu'on travaille à améliorer les conditions de conservation de ces biens-là. Sur ce volet, nous pouvons déjà demander aux Européens de mettre à notre disposition une part des bénéfices qu'ils ont obtenus en exploitant ces biens. Cet argent nous permettra de créer l'espace nécessaire à leur conservation. Nous n'allons quand même pas conserver ces biens culturels au beau milieu de Ouagadougou. C'est assez complexe. J'ai dit à mes techniciens qu'il faut qu'on en parle. Il s'agit, non d'un débat de politiciens, mais de l'opinion nationale. Il faut donc qu'on y travaille.


S : Comment appréciez-vous la reprise des relations entre le Burkina Faso et la Chine ?


A.K.S : C'est une excellente chose. Cela a d'ailleurs beaucoup tardé. C'est un choix objectif. Un pays ne peut pas ne pas être ami avec l'une des premières  puissances au monde, un pays qui a l'économie la plus prospère du monde, un pays qui est membre du Conseil de sécurité. Hormis cela, les Chinois nous ressemblent par endroit, notamment du point de vue de leur attachement à la culture. C'est une société qui est restée authentique. Ils sont ouverts à la modernité, mais ils sont restés attachés à leur culture. Ils ont été colonisés aussi comme nous et ils s'en sont sortis. Nous avons beaucoup à apprendre d'eux. Ils étaient pauvres comme la plupart des pays africains. Vous avez vu l'histoire de Shanghai. Maintenant, il ne faut pas se faire d'illusions. J'entends dire que c'est de l'impérialisme. D'abord, il n'y a pas d'impérialisme, parce que l'impérialisme c'est quand on vient coloniser des peuples. Les Chinois ne sont pas là pour ça. Ils sont là pour leurs business. C'est une règle générale de la vie. C'est à nous de savoir tirer, mutuellement, le meilleur profit de cette coopération. Ce n'est pas plus compliqué que cela. Le Vice-premier chinois me l'a dit. La Chine a également  beaucoup à apprendre du Burkina1


La Rédaction





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