Martial Kingbé, président de la communauté béninoise au Burkina Faso

« La bonne gouvernance..., doit commencer

mercredi 28 juillet 2010

Le Bénin célèbre le 1er août prochain, le cinquantenaire de son indépendance. A cette occasion, la communauté béninoise résidant au Burkina Faso organise une série de manifestations socioculturelles à Ouagadougou, du 30 juillet au 1er août, pour marquer l’événement. Le président de cette communauté dans cet entretien, se prononce sur ce qu’il entend par cinquantenaire des indépendances africaines et également sur le bilan du président Yayi Boni .

Sidwaya (S). : Dites-nous comment la communauté béninoise se sent-elle intégrée au Burkina Faso ?

Martial Kingbé (MK). : Je vous remercie pour l’opportunité que vous m’offrez en tant que premier responsable de la communauté béninoise au Burkina Faso. Nos premiers compatriotes étaient au Burkina Faso, depuis le temps colonial. En cela, ils ont servi en Haute-Volta en tant que fonctionnaires de l’Afrique occidentale française (AOF).

Et aujourd’hui nous sommes là en tant que communauté et en tant que famille pour commémorer le cinquantenaire de l’indépendance de notre pays, le Bénin. Pour revenir en arrière, les premiers compatriotes sont arrivés au Burkina depuis 1928. C’est pour vous dire qu’avec une bonne collaboration avec la population burkinabè, ils ont même monté une équipe de football qu’on appelle aujourd’hui Etoile Filante de Ouagadougou (EFO).

En ce temps, on l’appelait « Fraternité tao Togo ». Et cela a commencé à Bobo-Dioulasso, avant de venir à Ouagadougou. Maintenant, pour ce qui concerne la communauté ici, nous vivons en parfaite harmonie, la communauté se sent bien intégrée au Burkina Faso.

S. : Certains de vos compatriotes sont installés au Burkina Faso depuis 1928. Aujourd’hui, combien de Béninois vivent dans ce pays ?

M.K. : En ce temps, on n’était pas nombreux. Mais aujourd’hui, nous sommes à peu près 2000 à 2500 Béninois qui se situent en trois structures qui ont trois statuts différents. Il y a d’abord les hommes de main (les ouvriers), les fonctionnaires internationaux et les étudiants.

S. : L’année 2010 marque le cinquantenaire des indépendances de la plupart des pays africains. Qu’entendez-vous par cinquantenaire des indépendances ?

M.K. : Le cinquantenaire pour moi, n’est pas seulement l’aspect festif. C’est en même temps voir qu’est-ce qu’on a pu faire. Le cinquantenaire doit être un temps ou un moment de questionnement. Nous, nous pouvons avoir une réflexion et voir, après l’indépendance, qu’est-ce que nous avons fait ? A quelle étape sommes-nous actuellement et qu’est-ce qui reste à faire ?

Est-ce une avancée ? Une stagnation ? Ou bien un recul ? C’est dans ce cadre-là, normalement que nous devons fêter, c’est pourquoi le thème de notre fête est « Contribution de la communauté béninoise résidant au Burkina Faso à l’intégration sous-régionale ». Donc après réflexion, en ce moment, nous pouvons nous féliciter et savoir comment aller de l’avant.

S. : Après 50 années de parcours des pays africains, quel bilan dressez-vous ?

M.K. : Moi, je sais qu’il y a 50 ans que je ne voyais pas grand-chose, mais à nos jours, après les indépendances des années 60, je suis rentré à l’école en 1960, j’ai commencé à suivre l’évolution du pays. Et j’ai vu que nous avons progressé dans plusieurs sens. En matière d’éducation, de commerce, je crois que le Bénin a beaucoup progressé et cela dans beaucoup de structures. Je prends un exemple typique. Je suis venu au Burkina le 11 novembre 1979. Et à partir de Porga qui est notre frontière avec le Burkina, c’était la route non bitumée. Aujourd’hui, nous avons le gondron de Cotonou ville jusqu’à Ouagadougou, sans poussière. Donc, je crois qu’il y a une ébauche de développement de notre pays.

S. : Votre pays célèbre les 50 années de son indépendances le 1er août prochain. Quelles sont les activités que vous comptez mener au Burkina, à l’occasion de cette commémoration ?

M.K. : Nous comptons organiser une semaine culturelle pour marquer ces 50 ans et c’est une manifestation qui va durer trois jours. Le vendredi, nous allons rendre grâce à Dieu pour tout ce qu’il a fait pour nous au Burkina. Après cela, il y aura un film-débat et une conférence sur le Bénin depuis 1960 jusqu’aujourd’hui.

Il y aura des expositions, de l’art culinaire, des mets typiquement béninois, des expositions de tradipraticiens béninois et aussi, des documents qui parlent du Bénin que nos enfants n’ont pas eu la chance de connaître. Le 30, c’est ce que nous allons faire.

Le 31, nous avons voulu joindre l’utile à l’agréable en marquant la journée par un événement sportif. Nous avons demandé au Moogho Naaba Baongo de nous accepter pour qu’on puisse jouer sur son terrain et nous avons reçu son accord. Ce serait un match entre communautés togolaise et béninoise.

S. : Quel est le lieu prévu pour abriter les autres manifestations ?

M.K. Le 30, nous allons commencer les festivités à l’Ecole de formation et de perfectionnement (ETP) à Gounghin au secteur n°9. C’est là où il y aura les expositions, la projection du film, la conférence et après cela le 31, pour l’événement sportif, le football. Le 1er août qui est le jour « j » de la fête, nous allons la célébrer par une réflexion amicale. Nous avons envoyé des cartes d’invitation à nos invités et nous allons nous retrouver à l’espace Dieudonné, derrière la mairie de Bogodogo pour cette fête.

S. : Est-ce que des invités de marque ont été conviés au festin ?

M.K. : Oui, les invités de marque, c’est d’abord notre ministère de tutelle, c’est-à-dire le ministère de l’intégration régionale. Il y a le secrétaire général permanent de la commission de l’intégration, il y a d’autres ministres, parce que je ne suis pas le seul, il y a Madame le consul aussi, qui va inviter des autorités de haut niveau. Toutes les communautés seront présentes. J’ai déjà envoyé les cartes d’invitation à tous les présidents des différentes communautés vivant au Burkina Faso qui sont dans la coordination.

Je précise bien parce que nous avons une structure qui regroupe la coordination et qui est gérée par le ministère. A ce jour, nous comptons au moins vingt (20) communautés actives au Burkina Faso. J’ai envoyé les cartes d’invitation pour les collègues, afin qu’ils viennent ensemble discuter et voir ce qui a été fait depuis le temps passé jusqu’à nos jours et qu’est-ce qu’il faut faire pour qu’il y ait une réelle intégration de nos peuples.

S. : D’aucuns disent que le bilan des indépendances africaines est négatif. Etes-vous de ceux-là ?

M.K. : Oui, je ne peux pas ne pas partager cette vision d’autres gens parce que, vous savez, la bonne gouvernance en Afrique, doit commencer par sa propre maison.

Or, nous avons eu des Etats qui ont été gérés dans des temps données, par des gens qui sont assoiffés de pouvoir et qui n’ont pas pu réellement conduire le peuple à sa vraie destinée. Mais de nos jours, les gens ont pris conscience. Je crois que d’ici à là, nous allons nous retrouver dans notre blason d’antan.

S. : Depuis l’arrivée de Yayi Boni à la tête du Bénin, y a-t-il eu un changement positif ?

M.K. : Oui. Je crois que certainement, vous avez déjà entendu parler que le Bénin est un pays émergent. C’est pour la première fois que le Bénin a eu des autoroutes, des échangeurs et des changements dans beaucoup de domaines. Quand on parle de l’accessibilité des biens par exemple, au Bénin, nous n’avons pas connu beaucoup de tracasseries sur la route reliant nos deux pays.

Personnellement, j’en ai discuté avant que Yayi Boni ne vienne avec l’ancien président Kérékou qui a promis qu’en une semaine, il va enlever les barrières et il l’a fait. Et celui-là aussi, il est dans la même mesure. Donc, ce qu’il nous faut, il y a les textes mais nos agents ne les appliquent pas.

C’est cela qui est le problème. Sinon pour nous qui sommes là, quand nous voulons rentrer, il n’y a pas de problème. Surtout au Burkina, personne ne nous embête. Nous vivons comme si nous étions au Bénin. Tout va bien.

S. : Comment sont-elles reçues les autres communautés étrangères dans votre pays ?

M.K. : De temps en temps, je rentre au pays. Je vois aussi quand les autres présidents partent au Bénin, j’ai une preuve palpable avec la visite récente de son Excellence Blaise Compaoré au Bénin, j’ai vu comment les Burkinabè l’ont reçu. S’il n’était pas en bonne forme, on allait le sentir de suite que quelque chose ne va pas. Vraiment, les Burkinabè sont bien reçus au Bénin, les étrangers en général.

S. : Des pays s’apprêtent à fêter le cinquantenaire à grandes pompes. Est-ce le cas pour votre pays ?

M.K. : Non, je crois qu’ il faut faire un arrêt. Ce n’est pas fêter à grandes pompes qui est le problème. Le cinquantenaire, c’est une histoire dans la vie d’un pays, d’un peuple.

Il faut faire un arrêt, faire une introspection, voire ce qu’on a fait de bon, voir ce qui reste à faire et voir ce qu’on doit faire. Sinon il y a des gens qui disent qu’il faut fêter, il faut le faire. Ça se fait. Tous les pays n’ont pas les mêmes moyens.

S. : Selon vous, qu’est-ce qu’il faut faire pour aller vers le développement ?

M.K. Nous devons nécessairement passer par la base.

S. : Et la base, c’est où ?

M.K. : C’est l’intégration des peuples. D’abord, la culture. Je prends un exemple, un jour j’ai pris une occasion (véhicule) de Cotonou pour le Burkina. Dans la même voiture, j’ai rencontré un Burkinabè dont j’ignorais la nationalité.

J’ai demandé : « Mon frère mais, vous partez où ? ». Il m’a répondu qu’il part au village. Pour moi, c’est un officier des eaux et forêts du Bénin qui part au village. Et nous avons traversé tout le Nord du Bénin, il ne descendait pas. Je dis mais, mon ami, vous ne partez plus au village ? Il répond que son village c’est à Porga.

Je dis mais Porga c’est où ? Il dit que c’est à 7 km de Pama au Burkina. Vous voyez, donc déjà il y avait l’intégration depuis le temps ancien. Je prends un exemple typique aussi. Notre premier président qui a pris l’indépendance pour le Bénin est un Burkinabè, Hubert Maga, il est de Manga, son papa a été un ancien fonctionnaire du Bénin et lui il est né là-bas. Il a fréquenté au Bénin. Donc, je crois que l’intégration, c’est déjà depuis longtemps.

S. : Quels conseils avez-vous à donner aux différentes communautés étrangères vivant au Burkina Faso ?

M.K. : Mon souhait le plus ardent est que nous respections la loi du pays d’accueil, ne pas trop nous immiscer dans des choses qui peuvent nous amener ailleurs. Si nous restons dans notre cadre, il n’y a pas de problème. Moi je vous ai dit que je suis là depuis 1979. Mais si ce n’est pas pour aller établir ma carte d’identité, je ne pars jamais au commissariat. Nous travaillons avec la DST et l’Etat- major de la gendarmerie. Nous n’avons jamais eu de problèmes avec eux.

S. : Ce qui veut dire qu’aucuns de vos compatriotes n’a été incarcéré au Burkina Faso ?

M.K. : Non, certainement il doit en avoir, c’est sûr. Vous savez, l’homme est ce qu’il est. J’ai intervenu pour des gens qui sont sortis de la prison. Mais, il y a d’autres aussi que j’ai vu pour qui je ne peux pas intervenir parce que c’est une décision collégiale des chefs d’Etat. Par exemple, le braquage et la vente de drogue.

C’est-à-dire que c’est une action des Etats membres de l’UEMOA et de la CEDEAO. Là, je ne gère pas. Je ne peux pas dire actuellement qu’il n’y a pas de Béninois en prison. Je ne suis pas censé aller là-bas pour voir et personne ne m’a dit qu’il a un problème, il est venu et que je ne suis pas parti. Je dis aux gens de faire très attention. Par exemple, les vols à main armée, la vente de drogue qui sont des choses pour lesquelles moi à mon niveau, je ne peux pas intervenir. On a toujours dit que l’honnêteté paie. Moi, j’ai trouvé ma deuxième patrie, le Burkina.

Je suis marié à une Burkinabè et père de huit (8) enfants. Quelques-uns de mes enfants travaillent, d’autres sont à l’école. Pour moi, c’est une réussite.

S. : Quel est l’âge de votre premier fils ?

M.K. : Mon premier fils a 37 ans. Il travaille dans le domaine du froid. Le deuxième fait l’informatique au Ghana. Je ne peux pas dire que Dieu ne m’a pas béni. Ça avance à petit pas. Surtout que nous sommes un couple mixte. Ma femme est burkinabè, elle me comprend bien.

D’aucuns auraient dit que si je m’étais marié à une Béninoise, ça serait mieux, c’est faux. Moi, j’ai vu des Béninois qui sont partis se marier avec des Béninoises, mais ça n’a pas marché. Et depuis ce temps si on est toujours ensemble c’est que ça va.

S. : Vous qui êtes plus burkinabè que béninois, le retour au pays n’est pas pour maintenant ?

M.K. : (Rire). Non. Vous savez, j’ai discuté avec le président Kérékou face à face comme ça. Il m’a dit que c’est moi le secrétaire général de la communauté. Je lui ai répondu oui. Je lui ai posé la question à savoir, est-ce bon de prendre une double nationalité. Il a dit oui, il faut la prendre parce que lui il en a trois (nationalités béninoise, française et marocaine). C’est là où tu vis mieux que tu dois te sentir.

Donc, s’il me dit de ne pas prendre, c’est que c’est faux. Je donne d’autres exemples. Si mes enfants n’avaient pas la nationalité, il y a un d’entre eux qui a eu le Bac avec mention et il devait postuler pour la bourse. S’il n’avait pas la nationalité, il ne pouvait pas l’avoir. Donc vous voyez que, vraiment, ça va.

Interview réalisée par Ouamtinga Michel ILBOUDO

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